Bien qu’ils soient un passage obligatoire vers l’obtention d’un baccalauréat, les stages pour les étudiant(e)s en enseignement ne sont pas rémunérés. Malgré les grèves, les manifestations monstres et une tentative de création de syndicats, les futur(e)s enseignant(e)s se butent toujours au même résultat : des centaines d’heures de prise en charge d’une classe demeurent non payées. Retour sur un mouvement étudiant revendicateur qui reste toujours aussi vivant.
Commençons par clarifier une chose : les stagiaires en éducation, qu’importe l’époque, n’ont jamais été payé(e)s, si l’on ne considère pas l’internat rémunéré offert depuis l’automne 2025 dans certains programmes à l’UQAM. Un stage représente « des conditions difficiles à vivre », d’après Émile Duchesne, responsable de la vie étudiante à l’Association des étudiantes et des étudiants de la Faculté des sciences de l’éducation (ADEESE). L’association étudiante uqamienne « souhaite changer les choses pour avoir un mode de vie plus sain », dit-il.
La lutte est encore très d’actualité, selon l’ADEESE. Le 10 novembre dernier, l’association a fait la grève pour revendiquer la salarisation et la syndicalisation des stages.
À l’automne 2024, le Syndicat des stagiaires salariés du Québec (SSSQ), affilié à l’Alliance de la Fonction publique du Canada, avait déposé six requêtes en accréditation au Tribunal administratif du travail (TAT) en visant six centres de services scolaires (CSS). Son but? Que les stagiaires en enseignement soient syndiqué(e)s. Le Tribunal administratif du travail a rejeté la demande au début du mois d’octobre.
Les stagiaires ont porté la cause en appel. C’est maintenant au tour de la Cour supérieure du Québec de se pencher sur la question.
Une lutte somme toute récente
Le mouvement étudiant pour la rémunération de tous les stages a véritablement pris son envol en 2016, selon Annabelle Berthiaume, professeure adjointe à l’École de travail social de l’Université Sherbrooke. Elle est l’une des coautrices du collectif Grève des stages, grève des femmes : Anthologie d’une lutte féministe pour un salaire étudiant. À l’époque, elle était impliquée dans différents comités unitaires sur le travail étudiant, alias les CUTE.
Quand la mobilisation a été initiée, « il y a eu beaucoup de réticence, parce que la revendication était nouvelle », en particulier par rapport à la portion féministe, affirme celle qui était étudiante au doctorat en travail social à l’UQAM à ce moment. « On s’est fait accuser, par exemple, de ne pas laisser assez de place aux hommes. »
Son argumentaire pour des stages salariés repose en partie sur le fait qu’une grande portion des domaines où les stages ne sont pas rémunérés sont des domaines majoritairement féminins, comme l’enseignement, les soins infirmiers ou le travail social.
Dix ans plus tard, c’est l’acceptabilité sociale de la revendication qui a le plus changé, croit-elle. « On parlait de ces enjeux à d’autres personnes étudiantes qui étaient dans d’autres programmes qui disaient : “ben voyons donc, 800 heures pour être éducatrice de manière non rémunérée, ça n’a pas de bon sens. Pourquoi tu fais ça?” »
En parallèle, l’Union étudiante du Québec (UEQ) militait elle aussi pour la salarisation des stages en 2017-2018. Simon Telles, ancien président de l’UEQ, se souvient d’une mobilisation « forte et fructueuse ». Alors étudiant en droit, il avait débuté son implication à la Campagne de revendication et d’actions interuniversitaires des étudiants et étudiantes d’éducation en stage (CRAIES).
En 2017, l’UEQ décide de chapeauter la CRAIES en l’intégrant officiellement à son association : un point tournant, selon M. Telles. De cette façon, la CRAIES était mieux encadrée et bénéficiait de plus de ressources financières, dit-il. « On avait un budget. On pouvait utiliser les ressources de l’association nationale [l’UEQ]. On a été capables de mandater un chargé de projet dont le seul travail était de faire avancer la cause des stages en enseignement », prend-il en exemple.
Le budget de mobilisation a été augmenté du même coup. En mars 2018, l’UEQ a décidé d’installer une salle de classe devant les bureaux de la ministre de l’Enseignement supérieur de l’époque, Hélène David. Arborant des sarraus sur le dos, les militant(e)s voulaient faire un parallèle avec les médecins : « Pourquoi on rémunère les médecins de façon importante, mais qu’on ne reconnaît pas la valeur du travail des étudiantes et étudiants en enseignement? »

Deux jours après la manifestation, l’UEQ était à l’Assemblée nationale aux côtés de Gabriel Nadeau-Dubois pour faire valoir leur point. Le co-porte-parole de Québec solidaire de l’époque avait, sans surprise, appuyé les revendications étudiantes.

Cette année-là, l’UEQ réussit à débloquer une somme de 15 millions $, une « compensation financière », versée comme une bourse, pour le quatrième stage en enseignement, soit le dernier stage obligatoire menant à l’obtention d’un baccalauréat en enseignement.
« C’était une grosse victoire. C’était majeur. En 2017, il n’y avait aucune intention gouvernementale de rétribuer les stages, rien. Ça ne serait pas arrivé si on n’avait pas fait toutes ces mobilisations. »
Une histoire qui dure
Les stages en enseignement n’ont jamais été rémunérés, confirme Dominique Laperle, professeur associé au Département des sciences des religions de l’UQAM et expert de l’histoire de l’éducation.
Aujourd’hui, pour être un professeur(e) légalement qualifié(e) au primaire ou au secondaire, il faut compléter un baccalauréat de quatre ans en choisissant sa concentration (la matière enseignée) ou son niveau d’enseignement dès le début du parcours. C’est de cette façon que cela fonctionne depuis le milieu des années 1990.
Remontons un peu dans le temps. Au 18e et 19e siècle, « on s’improvisait un peu professeur », explique M. Laperle. L’éducation était religieuse et on apprenait en fonction de ses pair(e)s.
Avec l’enseignement religieux, il y a toujours eu une sorte de gratuité présente, dit Dominique Laperle. Son hypothèse? La gratuité découlerait de la tradition religieuse et aurait été perpétuée. « D’autant plus qu’au début, c’était un seul stage et qu’il était plus court. » On se disait simplement que les étudiant(e)s se trouveraient un emploi après.
Ces stages étaient en deux temps : les jeunes religieuses (majoritairement des femmes) commençaient par aller faire de l’observation dans une classe auprès d’une enseignante plus vieille. Elles devaient ensuite faire leur vœu, pour pouvoir prendre en charge une classe pendant une année complète. Ce « stage » d’un an, c’était ce qu’on appelait à l’époque « les obédiences officielles ».
Et pendant toute cette année, la sœur enseignante n’était pas payée. Une différence importante à noter avec aujourd’hui, c’est qu’à l’époque, « dans un certain nombre de cas, les religieuses étaient prises en charge », d’après M. Laperle. « En communauté, tes besoins essentiels étaient assurés par la congrégation. Donc tu n’étais pas payé, mais tu avais le nécessaire pour vivre », résume-t-il.
Mais plutôt que de regarder en arrière, Émile Duchesne de l’ADEESE regarde vers l’avant et refuse de baisser les bras. « La lutte n’est jamais finie. J’ai bon espoir que nous aurons gain de cause. » Et l’ADEESE compte beaucoup sur les élections québécoises prévues à l’automne 2026 pour faire entendre leur cause au niveau politique. L’association espère que le prochain premier ministre ou la prochaine première ministre sera à l’écoute de leurs demandes.



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