La LSQ, grande invisible du cinéma québécois

Les diverses formes d’adaptation en langue des signes québécoise (LSQ) peinent encore à faire leur place dans les salles obscures québécoises, a pu constater le Montréal Campus, qui a fait l’inventaire des options offertes aux personnes sourdes ou malentendantes. 

Deux outils existent dans la province pour offrir une expérience cinématographique adaptée aux 223 270 Québécois(e)s sourd(e)s ou malentendant(e)s qui composent 3,3 % de la population, selon le dernier recensement du gouvernement du Québec

D’abord : les sous-titres intégrés directement en bas de l’écran. Idéale pour les plateformes de diffusion en continu, cette option est peu utilisée dans les salles de cinéma québécoises, puisqu’elles la proposent essentiellement pour les films d’une autre langue que le français ou l’anglais. Ensuite, le système de visionnement à sous-titres codés de l’entreprise Cineplex est une possibilité non négligeable, mais limitée pour les personnes ayant une insuffisance auditive.

Cette technologie appelée CaptiView offre à la personne spectatrice un petit écran muni d’un bras flexible inséré dans le porte-gobelet, ce qui permet d’afficher les sous-titres du film en direct. 

Une inclusion partielle

Cineplex souligne toutefois des exceptions qui brident l’accessibilité en tout temps. « Si le distributeur ou le studio ne fournit pas de version sous-titrée, cette option n’est malheureusement pas disponible », stipule son site internet. 

Selon Audition Québec, organisme gouvernemental, la majeure partie des grosses productions américaines s’avère ainsi compatible avec CaptiView. À l’inverse, pour la plupart des productions québécoises ou francophones, le système est peu accessible. Dans les cas rares où cette technologie est proposée, certain(e)s jugent la machine difficilement accommodable. C’est le cas de l’employée et chargée de projets de Cinéall, Shirley Yu. « Ce n’est pas confortable. La machine n’est pas stable », explique-t-elle au Montréal Campus

L’entreprise Cinéall, créée en 1999 et composée uniquement d’employé(e)s sourd(e)s ou malentendant(e)s, est spécialisée dans la production et l’adaptation de projets audiovisuels dédiés aux personnes avec une déficience auditive. « Notre vision, c’est d’améliorer le pont entre la culture entendante et la culture sourde », soutient le fondateur de Cinéall, Sylvain Gélinas, lui-même sourd de naissance. Les échanges entre le Montréal Campus et Mme Yu et M. Gélinas ont été permis grâce à un système de services d’interprétation vidéo à distance. 

Au-delà de l’accès limité du Captiview pour les productions cinématographiques québécoises, les sous-titres peuvent représenter un frein inéluctable pour de nombreuses personnes ne lisant pas le français, les condamnant ainsi à s’éloigner de ce loisir attrayant. « [Pour] une partie des sourds, la lecture et l’écriture, c’est difficile. La langue des signes, c’est leur langue », affirme M. Gélinas. 

Les États-Unis font meilleure figure

Peu développée au Québec, la présence de la langue des signes au cinéma se révèle plus courante aux États-Unis, permettant une plus grande accessibilité et inclusion, constate Mme Yu. Récemment, Coda a été lauréat du meilleur film lors de la cérémonie des Oscars de 2022 s’est notamment démarqué par ses dialogues en langue des signes américaine et sa distribution alliant acteurs et actrices entendant(e)s et sourd(e)s.

Concernant le Québec, Shirley Yu et Sylvain Gélinas regrettent profondément le « manque » d’interprétations en LSQ au sein de l’industrie cinématographique québécoise. « C’est vraiment rare. Avoir une production, un film qui a été interprété à 100 % en langue des signes québécoise, ça n’a pas été fait encore », témoigne M. Gélinas. 

Mme Yu désirerait par ailleurs que les plateformes de diffusion en continu proposent l’option de faire apparaître un(e) interprète qui s’affiche dans le coin inférieur de l’écran pour tous les films. 

Cette réalité encore utopique n’empêche pas le Québec de souffrir une nouvelle fois de sa comparaison avec les voisins américains ou français qui offrent des options nettement plus avancées dans l’incrustation d’un(e) interprète pour certains films, avancent Mme Yu et M. Gélinas.

Coopérer pour créer

La valorisation de la LSQ au cinéma doit se faire par la convergence des talents et la collaboration entre entendant(e)s et sourd(e)s, estime Sylvain Gélinas, qui coopère régulièrement avec des personnes entendantes pour certains de ses projets. Cinéall a la possibilité d’engager un(e) interprète pour faciliter les échanges dans le travail, un service financé en partie par le gouvernement du Québec. « On commence à avoir plus de fonds. Ce n’est pas nous qui allons débourser de notre poche », souligne M. Gélinas. Cinéall doit transmettre auprès du gouvernement provincial le nombre d’heures passées avec des personnes entendantes pour pouvoir profiter de cet apport financier. « Il va y avoir un montant alloué pour la dépense du service d’interprétation », précise le fondateur de Cinéall.

Toujours selon lui, le problème s’inscrit dans un contexte plus large, qui dépasse le cinéma. Alors que de nombreuses langues des signes dans le monde sont reconnues comme des langues officielles, la LSQ pâtit de son statut non officiel. 

La LSQ « est reconnue comme une langue d’usage par la communauté, mais pas comme une langue officielle », s’agace M. Gélinas, qui espère toujours la reconnaissance de la LSQ par le gouvernement. « On ne voit pas [la surdité] à travers la société. On est noyés dans les langues parlées », déplore le fondateur de Cinéall. 

Pour Sylvain Gélinas, la lutte pour une meilleure reconnaissance de la langue et représentation de la communauté sourde au cinéma est un perpétuel combat : « On essaie vraiment de rallier puis de se battre, de faire pression auprès du gouvernement pour expliquer tout ça, mais c’est difficile. »

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