Les prescriptions de psychostimulants au Québec ne cessent d’augmenter, selon les données publiées en décembre dernier par la Régie de l’assurance maladie du Québec (RAMQ). Ces médicaments circulent sans tabou, témoignent certain(e)s, ce qui amène des risques pour la santé.
Évitant « les médecins comme la peste », Steve* pense avoir quelques symptômes comparables au syndrome du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH). Étudiant en droit à l’UQAM, il prend à l’occasion une pilule de Vyvanse ou d’Adderall avant ses évaluations importantes. Puisant dans les ordonnances de ses ami(e)s diagnostiqué(e)s d’un TDAH, il suppose que ses camarades de classe nondiagnostiqué(e)s font de même, mais ne « l’assument pas ». Steve justifie sa consommation par sa « difficulté à se concentrer plusieurs heures sur la même chose ».
De son côté, Hugo* bénéficie de prescriptions de Vyvanse et de Concerta pour réguler son TDAH. Dès son arrivée au cégep Vanier en 2020, l’étudiant a fait de ses pilules des offrandes. « Pourquoi ne pas les partager? », se dit-il lors de soirées animées entre ami(e)s. « Tu me donnes une cigarette, je te donne une pilule », a-t-il déjà lancé à des ami(e)s.
Par le bouche-à-oreille, l’étudiant se fait connaître et offre ses médicaments. Il les vend à « environ 20 $ » par pilule aux personnes qu’il connaît moins. Selon lui et ses ami(e)s, cette pratique « n’est vraiment pas un tabou ».
Habitué à consommer d’autres drogues telles que de la cocaïne, Hugo considère les psychostimulants comme « moins intenses ». Bien qu’il en compare les effets à ceux d’un café, il raconte être intervenu quand un ami s’est mis à inhaler ses comprimés.
Le Québec, « roi » des psychostimulants
Selon Aïka Hamelin-Lucas, chargée de projet au volet d’analyse du Groupe de Recherche et d’Intervention Psychosociale (GRIP), le Québec domine le reste du Canada en matière de consommation de psychostimulants. Elle constate que le nombre important de diagnostics et de prescriptions de médication pour le TDAH dans la province semble favoriser l’usage détourné de ces médicaments.
Le Québec à lui seul distribuait près du tiers de l’ensemble des psychostimulants prescrits au Canada, selon un rapport publié en 2023 par l’IQVIA, une firme de données en santé.
L’année suivante, la société de recherche dénote que près de 11 % des Québécois(es) âgé(e)s de 18 à 24 ans ont déjà obtenu une prescription de psychostimulants. C’est presque le double de la moyenne canadienne.
Mme Hamelin-Lucas explique que s’administrer des psychostimulants « plutôt jeune et assez souvent » peut tromper le cerveau en lui faisant croire qu’il produit assez de neurotransmetteurs, ce qui réduit sa production naturelle. La production naturelle de ces messagers nerveux, qui affectent la capacité d’attention, la motivation et l’énergie, peut alors diminuer. Pour « retrouver son équilibre », l’usager ou l’usagère peut alors développer une forme de dépendance à ces médicaments. Pour certain(e)s, l’effet rappelle celui de la caféine, pour d’autres, l’amphétamine (le speed).
L’autodiagnostic, l’automédication
Plusieurs étudiant(e)s présentant un TDAH non diagnostiqué auraient réellement besoin de ces pilules pour se concentrer et n‘ont parfois d’autre choix que de s’automédicamenter par la voie illégale, clarifie Mme Hamelin-Lucas.
Julianne* est étudiante en sciences naturelles au cégep de Saint-Hyacinthe. Ayant « de la misère » à se concentrer, elle déplore avoir « des parents vraiment fermés au niveau de la santé mentale ».
Autodiagnostiquée d’un TDAH lors de sa dernière année d’école secondaire, elle demande une pilule de Vyvanse à la copine de son frère. Après avoir testé la pilule et perçu des effets positifs, elle en achète aussitôt un sac « d’au moins une centaine » à une autre connaissance. « Pour moi, [l’effet] se rapprochait un peu plus du speed », confie-t-elle. Constatant que ces comprimés l’aident à mieux gérer ses « grosses journées de travail », elle entreprend des démarches médicales et finit par obtenir un diagnostic de TDAH auprès d’un(e) médecin.
Depuis qu’elle a des ordonnances légales, Julianne refuse catégoriquement de partager ses propres prescriptions avec ceux et celles qui lui en demandent. Elle explique avoir utilisé par le passé ses prescriptions pour se « couper la faim ». En plus de l’interdiction légale, cette expérience la dissuade d’en vendre.
« On n’est pas des plugs»
Émile*, 26 ans, souffre d’un TDAH. Il reconnaît avoir vendu, il y a deux ans, quelques pilules de Concerta à une consommatrice souffrant d’anorexie. Il explique avoir cessé de lui en vendre après avoir été contacté par les proches de la jeune femme.

Fixant aléatoirement ses prix sur Instagram, il explique avoir été majoritairement contacté par « des anxieux à l’école ».
Soulignant qu’il allait chercher ses produits en pharmacie, il estime que les revendeurs et revendeuses de psychostimulants comme lui « ne sont pas des plugs ». Il remarque que les acheteurs et acheteuses de ces médicaments font preuve de moins de prudence que ceux et celles qui se tournent vers d’autres drogues, telles que la cocaïne ou les amphétamines. « Les gens vont te faire confiance et ils n’iront pas tester leurs pilules, alors qu’on pourrait leur mentir », observe-t-il.
Un faux sentiment de sécurité
Professeur à l’UQAM en travail social, Jorge Flores-Aranda, dénonce « l’impression de sécurité » liée à la consommation de psychostimulants, qu’ils soient prescrits ou non. Le professeur soutient que l’automédication minimise les « facteurs individuels qui peuvent interagir avec ces produits ». Ces facteurs, comme l’état mental ou les maladies, peuvent, par exemple, provoquer des palpitations cardiaques et conduire à de l’hypertension artérielle ou à un accident vasculaire cérébral.
Selon lui, plusieurs facteurs ont favorisé l’essor des psychostimulants. D’un côté, leur « banalisation » et, de l’autre, notre société de performance. Il constate une prévalence de l’utilisation de psychostimulants chez les étudiant(e)s à des fins de performance. D’après lui, « l’envie de performer va primer sur les dangers potentiels » associés à la consommation de ces médicaments.
M. Flores-Aranda estime qu’une des clés pour limiter les potentiels dérapages d’étudiant(e)s réside en « l’éducation sur la consommation de substances ».
*Ces prénoms sont fictifs. Les intervenant(e)s ont requis l’anonymat par crainte de représailles.


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