Plusieurs étudiant(e)s aux cycles supérieurs à la Faculté des sciences dénoncent des conditions de travail difficiles dans les laboratoires de l’UQAM, malgré la mise en place d’une entente d’encadrement obligatoire depuis 2025.
« [Ma maîtrise] a gâché toute mon expérience au Canada », lâche Marjorie Collette, ancienne étudiante en biologie à l’UQAM ayant complété sa maîtrise en 2024.
Marjorie raconte ne pas s’être sentie accompagnée par sa directrice de recherche lors de ses études. « Ce sont mes collègues qui m’ont dit ce que je devais faire, quand je devais présenter la première partie de mon projet au jury », raconte-t-elle à propos de son arrivée au laboratoire.
Elle affirme qu’il était « difficile d’entrer en contact » avec sa directrice et d’obtenir une réponse ou une correction, ce qui pouvait occasionner des retards sur son projet.
Marjorie est l’une des dix ex-étudiant(e)s et étudiant(e)s aux cycles supérieurs en biologie, chimie, ou biochimie avec qui le Montréal Campus s’est entretenu. L’anonymat a été accordé à ceux et celles décrivant des conditions de travail similaires à Marjorie et qui craignent des représailles sur leur parcours universitaire ou professionnel s’ils et elles en parlent publiquement.

« J’ai beaucoup déprimé »
Selon Marjorie, les attentes de sa professeure changeaient selon son « humeur ». « Elle m’a dit : “tu gères ton temps comme tu veux” […], mais le jour où elle décidait que tout le monde devait être là et que tu n’étais pas là, tu pouvais te faire engueuler », raconte l’étudiante française.
Lorsqu’elle ne s’est pas présentée une journée pour « récupérer » après avoir travaillé du matin au soir pendant 14 jours consécutifs, elle dit s’être fait « crier dessus » et « menacer » de se faire renvoyer de sa maîtrise. « J’ai beaucoup déprimé. Je suis restée chez moi enfermée, je n’avais pas envie de sortir », souffle-t-elle.
La directrice de recherche de Marjorie, Cassandre Lazar, considère plutôt qu’elle n’a pas « usé de violence verbale » à l’endroit de son étudiante. La professeure au Département des sciences biologiques affirme lui avoir proposé « des actions pour mener à bien son projet » ainsi qu’une réorientation de sa supervision de recherche, ce qu’elle aurait refusé. Toujours selon Mme Lazar, une situation exceptionnelle aurait aussi retardé le processus d’évaluation. « En aucun cas mon intention n’a été de la renvoyer de sa maîtrise », a-t-elle écrit par courriel au Montréal Campus.
Comme Marjorie, Paul*, étudiant en biochimie ayant obtenu son diplôme en 2025, s’est aussi senti laissé à lui-même en raison de l’absence récurrente de sa directrice de recherche. Bien que cette dernière ne soit pas obligée d’être constamment au laboratoire, il est nécessaire pour des étudiant(e)s comme lui d’entrer en contact avec leur direction de recherche pour l’interprétation des résultats d’expérience ou des signatures de documents. Paul aurait aussi avoir vécu des difficultés d’ordre financier. Paul se serait fait promettre une certaine quantité d’argent en bourses par sa directrice de recherche, un montant qu’il n’a pas reçu en totalité. Il s’est plaint aux responsables de son programme, sans succès. « Ils m’ont dit : “c’est un problème entre toi et ta direction” », déplore Paul.
Ces difficultés lui causaient de l’anxiété au point où il a dû aller chercher de l’aide psychologique. « C’était un frein à l’épanouissement de mon projet et à d’autres facettes de ma vie, parce que je n’étais jamais capable de déconnecter », dit-il.
Le directeur du Département de chimie, David Dewez, mentionne qu’il existe du soutien pour les étudiant(e)s qui ont des problèmes avec leur direction de recherche. Il nomme la direction du programme, le Bureau du respect des personnes et la protectrice universitaire.
La situation est plus complexe aux yeux de l’Association étudiante du secteur des sciences (AESS), autre instance à laquelle les étudiant(e)s peuvent porter plainte. « Les gens ont vraiment peur. Ils ont peur de venir nous voir et que ça leur nuise, […] que [l’ambiance] soit pire dans leur laboratoire », affirme la déléguée aux affaires académiques de l’AESS, Stéphanie Girard. Depuis qu’elle occupe ce poste, elle reçoit environ deux plaintes d’étudiant(e)s par session. Durant la session d’hiver 2025, l’AESS a géré cinq cas de plainte, dont un qui concerne à lui seul toutes les étudiant(e)s d’un même laboratoire. Selon la déléguée, les chiffres ne sont pas représentatifs de la réalité,
Depuis la session d’hiver 2025, après la fin de la maîtrise de Marjorie, les étudiant(e)s doivent signer une entente d’encadrement obligatoire avec leur professeur(e). Ce document vise à « clarifier les attentes mutuelles ainsi que les rôles et responsabilités des deux parties », selon l’UQAM.
Issu d’une recommandation du rapport du Bureau de la protectrice universitaire paru en 2021 à la suite des plaintes étudiantes, il doit être revu annuellement par l’étudiant(e) et le ou la professeur(e).
La présidente du Syndicat des professeurs et professeures de l’UQAM (SPUQ), Geneviève Hervieux, dit n’avoir reçu « aucun écho favorable ou défavorable de la part des professeurs » quant aux ententes d’encadrement obligatoires.
Elle précise que cette mesure « est dans l’intérêt de tout le monde », car il peut aussi arriver que des professeur(e)s vivent des difficultés avec un(e) étudiant(e).
Malgré l’introduction de ces ententes d’encadrement, des problématiques demeurent selon les étudiant(e)s interrogé(e)s par le Montréal Campus.
Des expériences variées
Alex*, un ancien étudiant en biologie aux cycles supérieurs, affirme avoir connu « les deux côtés de la médaille ». « J’ai eu quelqu’un au doctorat qui était parfait […] et j’ai eu quelqu’un à la maîtrise qui était complètement catastrophique », explique-t-il. Il rapporte que la charge de travail était « beaucoup trop élevée », car sa directrice lui aurait demandé de travailler sur d’autres projets que le sien.
Selon Alex, elle serait allée jusqu’à lui prendre son agenda pour y écrire les heures où il devait être présent en laboratoire. Il affirme avoir songé à quitter le domaine de la recherche après son expérience à la maîtrise.
« Ça m’a fait prendre conscience qu’il ne faut vraiment pas que je prenne la première opportunité », souligne-t-il. Selon lui et d’autres étudiant(e)s interrogé(e)s, le problème n’est pas l’ensemble du corps professoral, mais plutôt l’absence de soutien aux personnes qui pourraient vivre des difficultés dans leur relation avec leur directeur ou directrice de recherche.
Selon Geneviève Hervieux, la rareté croissante des subventions pour la recherche que les professeur(e)s tentent d’obtenir crée un climat de « compétition » qu’ils et elles transmettent parfois à leurs étudiant(e)s. « Des fois, [les exigences des professeur(e)s] ne viennent pas d’une volonté de tout contrôler, mais de la pression de devoir publier et sortir des articles », indique la présidente du SPUQ.
« Work in progress »
La porte-parole de l’UQAM, Jenny Desrochers, souligne que les ententes d’encadrement demeurent un « work in progress ».Contactée en novembre par le Montréal Campus au sujet des problèmes vécus par des étudiant(e)s aux cycles supérieurs, la Faculté des sciences a ensuite vérifié l’ensemble des gabarits d’ententes d’encadrement, selon Mme Desrochers.
Des « lacunes » ont été identifiées dans l’entente modifiée de biochimie, a expliqué la directrice du Département des sciences biologiques, Catherine Mounier. Selon elle, l’entente permettait aux professeur(e)s d’imposer trop d’exigences envers leurs étudiant(e)s, notamment en termes du nombre d’heures passées à l’université.
Depuis, les ententes de biochimie ont été suspendues, affirme Mme Desrochers, et une version révisée devra être signée avant la fin de la session par les étudiant(e)s et leurs directions de recherche. Questionnée sur les conséquences pour les professeur(e)s en cas de non-respect de l’entente d’encadrement, la vice-doyenne à la recherche de la Faculté des sciences, Isabelle Marcotte, souligne l’approche « collégiale » de l’UQAM. Des discussions supervisées par la direction de programme entre l’étudiant(e) et la direction de recherche sont encouragées en cas de conflits.
Mais ce n’est pas suffisant pour l’AESS. « [L’entente], c’est juste un outil. C’est là que ça s’arrête », lâche Stéphanie Girard, qui juge qu’il n’existe pas de conséquences concrètes pour les professeur(e)s qui manqueraient au respect de l’entente d’encadrement.
Ce sentiment est partagé par Marjorie, qui pense que le « statut de pouvoir » des professeur(e)s rend l’entente inefficace. Pour elle, l’étudiant(e) en quête de diplôme ne dénoncera pas un(e) professeur(e) par peur « de se faire virer » de sa maîtrise ou de son doctorat. Paul dit ne pas « croire au processus [de plainte] en ce moment ». Comment changer les choses, selon lui? Il faut « démontrer qu’il y a un impact, […] une conséquence tangible envers les professeurs, qui sont généralement intouchables », croit-il.
Avec la collaboration d’Eve Bernier
*Prénoms fictifs afin de protéger l’anonymat des étudiant(e)s



Laisser un commentaire