Elles ont grandi en centre jeunesse

Le Montréal Campus s’est entretenu avec deux jeunes femmes qui ont passé une partie de leur adolescence entre les murs d’un centre jeunesse. Ces anciennes usagères témoignent d’une période qui, encore aujourd’hui, laisse une trace sur leur quotidien.

À l’âge de 16 ans, Solveig St-Juste s’est retrouvée au centre de réadaptation pour les jeunes en difficulté d’adaptation Dominique-Savio, à Montréal. « Je n’avais pas vraiment d’affaire là », maintient-elle. En 2021, la pandémie bat son plein et Solveig est envoyée, faute de place en Centre de protection de l’enfance et de la jeunesse, en garde fermée du centre Dominique-Savio, une unité réservée aux jeunes femmes en détention provisoire pour leurs démêlés avec la justice.

« Tu arrives avec des problèmes de famille et tu sors de là dans une gang [de rue], avec des problèmes de consommation », allègue Solveig, qui étudie aujourd’hui en sciences de la nature au collège André-Grasset. 

D’après l’avocate Valérie Costanzo, spécialiste des droits des personnes et de la famille, « les jeunes issus des centres jeunesse sont surreprésentés dans les rues, l’itinérance, dans le système psychiatrique et dans les milieux carcéraux et criminels ». Plus du tiers des jeunes passé(e)s par la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ) vivent au moins un épisode d’itinérance dans les années qui suivent leur sortie de centre, selon un rapport publié en 2022 par la Chaire de recherche sur l’évaluation des actions publiques à l’égard des jeunes et des populations vulnérables.

Pour avoir accès à la salle de bain, il fallait systématiquement demander la permission aux intervenant(e)s du centre, raconte Solveig. « Tu cognes à ta porte pour que quelqu’un vienne », spécifie-t-elle au Montréal Campus

Valérie Costanzo, qui est aussi professeure au Département des sciences juridiques à l’UQAM, estime que ce type de « forme de contrôle » s’apparente à des conditions de vie de personnes incarcérées. « Si vous leur posez la question, les jeunes qui sont en centre jeunesse vous diraient être des détenus », dit-elle.

« La lumière, c’était à l’extérieur », se remémore Solveig, citant sa chambre sombre sans fenêtre. Le contrôle de l’heure désignée pour l’ouverture des lumières l’a régulièrement contrainte à attendre pour voir les pages de son livre et poursuivre sa lecture, dit-elle. 

« La nourriture était périmée parfois », allègue la jeune femme, en dénonçant avoir expérimenté un épisode de lait caillé qui a, selon elle, rendu plusieurs jeunes du centre malades. Toujours selon elle, à d’autres moments, les repas se sont révélés incomplets, avec « des pâtes trop cuites, froides et granuleuses, sans rien ».

Manque de ressources

 « Les centres jeunesse manquent de ressources et de personnel », constate Mme Costanzo. Solveig rapporte s’être sentie isolée, car son cas a nécessité moins d’attention des intervenant(e)s que les plus turbulent(e)s. « Je n’avais pas l’impression que j’allais me faire aider », se souvient celle qui s’est régulièrement fait refuser l’écoute par des intervenant(e)s. L’ancienne usagère aurait voulu pouvoir se confier lorsqu’une visite avec ses parents s’était mal déroulée. « Et ça se passait tout le temps mal », lâche-t-elle.

Solveig, aujourd’hui âgée de 21 ans, dit rencontrer encore des problèmes de socialisation liés à son autisme. « Pour moi, c’était déjà difficile. » Dans sa chambre du centre Dominique-Savio, par recherche de réconfort, elle se glissait de dos dans l’espace suffisamment large entre le mur et son bureau, qui était vissé au plancher. « C’était comme mon câlin », confie-t-elle.

Beaucoup de déménagements

« Si je n’avais pas été placée, je ne serais probablement pas en vie aujourd’hui », avoue Rébecka Cécyre, qui s’est retrouvée sous la garde de la DPJ à l’âge de 12 ans, puisque son père a abusé d’elle physiquement. « Ma mère a essayé de protéger mon père », confie-t-elle. 

La jeune femme reconnaît ne pas avoir toujours collaboré avec les intervenant(e)s. « Si tu ne cadres pas dans le milieu, on te change de place », dénonce-t-elle. Rébecka a vécu en centre jeunesse jusqu’à ses 18 ans et raconte n’être jamais restée plus de 9 mois au même centre. « C’est beaucoup de déménagements », observe l’étudiante en travail social au cégep de Saint-Jean-sur-Richelieu.

Dès le réveil, en centre jeunesse, Rébecka devait se soumettre à des journées bien remplies. « On doit participer à la programmation prévue par le centre, sinon, on nous pénalise », se désole l’étudiante, qui a pourtant un grand besoin d’être « dans sa bulle ». À 21 ans, Rébecka affirme avoir encore du mal à se défaire du cadre « vraiment strict » des centres jeunesse . « S’il n’y a pas de routine, je me sens déséquilibrée », constate-t-elle. Encore aujourd’hui, ses changements d’appartement sont fréquents. « [Si] je ne me sens plus chez nous, il faut que je déménage », confie-t-elle.

Et les intervenant(e)s? 

 « On avait des rencontres toutes les semaines », explique Rébecka de son expérience au Centre jeunesse de la Montérégie. Les intervenant(e)s rencontrent leurs jeunes attitré(e)s et travaillent sur des objectifs qui viennent avec « un système de récompense ». Les jeunes accumulent des points s’ils ou elles ne se retrouvent pas en salle d’isolement. « C’est motivant », clame-t-elle.

Les intervenant(e)s en centre jeunesse sont « souvent vu(e)s comme des méchant(e)s », constate Eva Gonzalez, diplômée en psychoéducation à l’Université de Montréal.  « Il faut accepter l’opinion péjorative et être à l’écoute », soutient l’éducatrice spécialisée de 21 ans ayant travaillé en centre jeunesse.

Rébecka, qui travaille aujourd’hui en centre jeunesse à titre d’intervenante, se désole de cette réputation qu’ont ses collègues intervenant(e)s. « Si on pleurait et qu’on avait besoin d’un câlin, ils nous donnaient un câlin », reconnaît-elle.

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