À la uneSociétéMettre son corps à risque

Florence Dancause21 décembre 20174 min

Quelques étudiants participent à des essais cliniques pour renflouer leurs comptes de banque. « Les cliniques ciblent les étudiants parce qu’ils savent que ce sont des proies faciles », explique le professeur en droit à l’Université Laval et spécialiste en droits des personnes physiques et bioéthique, Dominique Goubau.

David* a fait quatre études cliniques chez Algorithme Pharma, une entreprise qui réalise des recherches multiples principalement pour des sociétés pharmaceutiques. Il avoue lui-même « qu’il n’y a personne qui veut mettre son corps à risque ». Il a tout de même décidé de participer à des études, faute d’emploi.

Pour lui, c’était une bonne solution de rechange afin de gagner une grosse somme d’argent rapidement. « Ça me permettait à la fois d’étudier là-bas et d’être logé et nourri pour de l’argent », explique-t-il. Il gagnait environ 2000 $ pour chaque étude. L’essai clinique s’étendait à un mois et il dormait environ trois nuits à chacune de ses visites.

Un monde à part

L’étudiante à la maîtrise en ergothérapie à l’Université de Sherbrooke Johanie Brunet se souvient très bien de son premier essai clinique avec Algorithme Pharma. Pendant onze jours, elle était enfermée dans une clinique et elle testait un médicament qui enraye les effets secondaires d’une pilule contre l’arthrite. « On prenait sept pilules le matin et une le midi pour contrer les effets secondaires de la première et sept pilules le soir. J’avais des prises de sang toutes les trente minutes aussi, la première, la sixième et la onzième journée », se rappelle-t-elle.

Johanie Brunet avait bien lu sur les risques associés aux médicaments et avait choisi son étude en conséquence. Elle a été choquée surtout par l’expérience. « Nous étions des rats de laboratoire surveillés au maximum. Nous n’avions pas le droit de sortir. On m’enlevait mes repas, mes libertés, mon nom, mon linge, le confort de chez moi. Et l’on nous imposait pleins de règles », confie-t-elle.

Celle qui était prénommée « numéro cinq » durant l’étude a aussi été surprise d’être entourée de gens « ordinaires ». Elle a rencontré une femme qui avait besoin d’argent pour son mariage à Cuba et une autre dont le petit ami était au chômage. Cette dernière voulait subvenir au besoin de son fils qui entrait en première année du primaire.

Madeleine Gourd, étudiante au Cégep du Vieux Montréal, a quant à elle empoché 1000 $ après avoir testé un médicament pour un ulcère à l’estomac avec Algorithme Pharma. « Ce n’était pas mon dernier recours et je n’étais pas en grand besoin ou en détresse. Je trouvais que c’était rentable », raconte-t-elle. Elle a ainsi pu payer une partie de ses études et des dépenses quotidiennes.

« Ils font miroiter des compensations pour soumettre les étudiants à des essais cliniques », s’indigne le professeur en droit Dominique Goubau. Les lois concernant les recherches font cependant une distinction entre une compensation financière et une rémunération, cette dernière étant illégale. Celui-ci croit que certaines compensations sont tout juste acceptables et encouragent les personnes, plus particulièrement les étudiants, à encourir des risques qu’ils ne prendraient pas s’il n’y avait pas un gain possible.

Un registre des participants

Le professeur Dominique Goubau pointe du doigt les personnes qui font des études à répétition. La création d’un registre afin de limiter le nombre de participations aux recherches pourrait être un début de solution, selon la spécialiste en bioéthique.

Johanie Brunet a aussi remarqué le nombre élevé de personnes qui participent souvent aux études. « Ils avaient la veine sortie de leur bras. Plus tu fais d’études, plus tu es un membre “or”. Les gens qui en font depuis des années se font appeler pour faire des études », explique-t-elle.

Chez Algorithme Pharma, le programme FierAlgo récompense les participants en fonction du nombre de participations. Plusieurs récompenses y sont rattachées comme des places réservées aux études.

Mettre sa vie en danger

David et Madeleine Gourd s’inquiètent peu des risques qu’ils encourent. David affirme toutefois qu’il ne ferait jamais d’essai clinique de stade 1, soit les études préliminaires de nouveaux médicaments. « Ils ont besoin de gens et moi, si je ne le fais pas, je n’ai pas d’argent. Si je le fais, je prends des risques et si je ne le fais pas, d’autres personnes prennent des risques », explique-t-il. Même s’il ne recommande à personne de faire des essais cliniques, il croit que les études n’ont pas enfreint ses valeurs et ses droits. « Il y a tellement de gens qui en font, mais peut-être que je me rends aveugle aux mauvais côtés pour me convaincre de faire l’étude », croit Madeleine Gourd.

Les trois étudiants ne croient pas avoir mis leurs vies en danger. Selon le type de test, les effets secondaires peuvent contenir certains risques. David préconise « de faire des choix conscients» et de les faire selon ses valeurs. Johanie ajoute « qu’elle a bien choisi les médicaments qu’elle allait tester », mais qu’elle a quand même ressenti du jugement du fait qu’elle risquait, en quelque sorte, sa vie.            

*nom fictif

photo: MARTIN OUELLET MONTRÉAL CAMPUS

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