Michel Beaulac se souvient du garçon de cinq ans qui écoutait Carmen en boucle. Quand il pense que ce classique a pris vie à l’Opéra de Montréal (OdM) sous sa direction artistique 70 ans plus tard, il lâche : « Ma vie a été un rêve. » Il tirera sa révérence cette année après 20 ans en poste. Le Montréal Campus fait le point avec lui.
La direction artistique consiste à décider de la nature des programmations et du choix des artistes qui s’y illustrent. Comment un ancien enseignant et sculpteur se retrouve à l’OdM, la deuxième plus grande institution du genre au Canada? Dans le cas de Michel Beaulac, il lui aura fallu « plusieurs vies, comme un chat ».
« Je suis né [dans les années 40] à Pointe-Saint-Charles, dans un milieu ouvrier. Un oncle médecin, qui était plus fortuné, nous avait donné son phono et un enregistrement de la Carmen de Bizet [l’opéra le plus joué au monde], raconte le mélomane. À la maison, tout ce que j’avais, c’était cet enregistrement. Je me retrouvais en Espagne à chaque fois que je l’écoutais. »
Après une décennie comme enseignant, il entreprend des études en arts plastiques à l’UQAM. « Dans mes cours complémentaires, j’ai pu explorer le chant comme moyen d’expression. Ça a été une révélation », se rappelle-t-il.
S’ensuivent des années comme sculpteur et rédacteur pour Sortie, un magazine culturel gai. Mais le tournant pour Michel Beaulac se passe en 1989, alors qu’il est animateur radio pour une émission dédiée à l’opéra. Il interviewe Bernard Uzan, le directeur artistique de l’OdM d’antan. « Il a tellement aimé l’entrevue qu’il m’a offert un poste au sein de l’équipe des communications », se souvient-il.
En 1992, coup de théâtre! Le scénographe pour l’opéra classique Andrea Chénier se désiste à la dernière minute. « Bernard Uzan m’a dit : “Michel, toi, tu connais l’espace en tant que sculpteur. Dessine-moi un scéno.” J’ai évidemment relevé le défi. »
Il devient scénographe jusqu’en 1998, année où on lui propose le poste d’administrateur artistique. « J’ai [alors acquis] tellement d’expérience dans la sélection des chanteurs que je suis devenu le directeur artistique en 2007. »
Actualiser l’opéra
Michel Beaulac ne lit jamais les critiques de la presse. Même pas celles selon lesquelles réécrire des œuvres classiques pour en effacer les connotations discriminatoires revient à les réduire.
Cela a été le cas pour Turandot, un grand classique présenté par l’OdM en septembre dernier. La fin a été réécrite en raison du sexisme de la version originelle. « Il ne faut pas avoir peur de bousculer les œuvres, d’y mettre notre couleur et de les amener à notre époque pour leur donner un nouvel élan », croit M. Beaulac. « Plus on éclaire le répertoire sous des perspectives différentes, plus il s’enrichit et [plus il] s’ajuste à notre Montréal à nous », conclut-il.
Le directeur artistique aura aussi parié jusqu’à la fin sur la présentation d’opéras traitant d’enjeux modernes. « Dès que j’en ai eu l’occasion, en 2013, j’ai présenté un opéra du XXIe siècle : Dead Man Walking [traitant de peine de mort aux États-Unis] », dit M. Beaulac.
Avant sa direction artistique, il y avait « très peu, pour ne pas dire pas du tout », de place pour les nouvelles créations aux côtés des grandes œuvres du folklore à l’OdM, affirme M. Beaulac. Chose qu’il était déterminé à changer dans cette quête de modernité.
Le premier nouvel opéra à l’OdM a été une adaptation de la pièce de théâtre Les Feluettes en 2016. Entre l’amour passionnel de deux hommes gais, la manipulation et le drame religieux, ce théâtre possédait « les qualités pour la scène lyrique », se souvient M. Beaulac.
« L’OdM a créé en moyenne un nouvel opéra par année. C’est un rythme complètement démesuré pour une compagnie de notre taille », affirme le directeur général Jean-Pierre Primiani. Il y a notamment Another Brick in the wall – L’Opéra (2017), inspiré de la musique de Pink Floyd. Ou encore L’hiver attend beaucoup de moi (2020), portant sur deux femmes fuyant la violence conjugale à travers les paysages rudes du nord du Québec.
À titre de comparaison, « rares » sont les opéras en Amérique du Nord – même les plus grands, comme ceux de New York, Chicago et San Francisco – qui commandent plus d’une œuvre tous les cinq ans.
Un coup de cœur ?
« Porgy and Bess (2014), entre autres », répond M. Beaulac. Cette œuvre s’inscrit dans sa volonté de refléter sur scène la diversité du public montréalais. À saveur jazz, elle se veut un portrait de l’Amérique noire des années 30. Le spectacle exige donc une distribution d’acteurs et d’actrices exclusivement noir(e)s.
M. Beaulac convainc ainsi le Montreal Jubilation Gospel Choir – ancienne chorale de renommée mondiale – de faire le saut vers la scène lyrique. « Sur le plan communautaire et musical, c’était un des grands moments de ma direction artistique. Je suis devenu amoureux de chacun d’eux, de leur implication, de leur immense musicalité », louange le directeur artistique.
La relève
Michel Beaulac souhaite pour sa relève – qui n’a pas encore été choisie – de continuer à mettre en valeur les artistes québécois et canadiens à l’OdM. « Ce qui le démarque véritablement de ses prédécesseurs, c’est son investissement envers les artistes canadiens et québécois, surtout les étudiants de l’Atelier lyrique [le programme de perfectionnement professionnel de l’OdM] », affirme Jean-Pierre Primiani. « Michel a une approche humaine et bienveillante. Même lorsqu’ils ont gradué, il les [accompagne] dans cette jungle très compétitive qu’est le milieu de l’opéra. »
« Quand moi j’étais jeune, l’OdM et son Atelier n’existaient pas », dit Michel Beaulac. « Tous les chanteurs d’opéra disaient : “Il faut aller en Europe, recevoir l’approbation, les applaudissements d’autres pays avant de pouvoir s’en aller chez nous.” »
Une fois son mandat terminé, M. Beaulac poursuivra son travail de l’ombre à l’OdM. Il se consacre déjà comme dramaturge à Une lettre au général Franco, programmée pour l’automne 2028.



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