Malgré l’opposition syndicale et étudiante formulée au printemps dernier, l’UQAM a renouvelé son contrat avec Amazon Web Services (AWS). Cette entente pour héberger des données institutionnelles s’élève à quatre millions de dollars. Il y a plus d’un an, l’université promettait une « sensibilité » à ces revendications.
« Dans le contexte géopolitique actuel, on devrait réfléchir à qui détient nos données », signale Eveline Le Calvez, vice-présidente à l’information du Syndicat des professeures et professeurs enseignants de l’UQAM (SPPEUQAM). Le milieu de l’éducation devrait être « sensible à cette souveraineté numérique », estime-t-elle.
La nouvelle laisse perplexe le syndicat. Il réclame depuis longtemps une indépendance numérique, notamment en raison de la concentration du pouvoir entre les mains des GAFAM*, mais aussi des MANGOS*.
« Si nos données dépendent de la réglementation américaine quasi inexistante, et que les entreprises ne sont tenues à aucune obligation éthique, je vois mal comment on peut justifier qu’un contrat public [leur] soit décerné », renchérit la chargée de cours à l’École des médias.
La surveillance et la censure imposées aux universités américaines par leur gouvernement l’inquiètent. « Si nos données de recherches se retrouvent sur des serveurs américains… qui y a accès ? Qu’est-ce qu’on en a fait? », dit Mme Le Calvez.
Qu’est-ce que la souveraineté numérique?
C’est la capacité de « contrôler et de protéger ses infrastructures numériques, ses technologies et ses données contre les influences étrangères ». Cette souveraineté implique la gestion sécurisée des informations, la protection des renseignements personnels et la confidentialité des échanges numériques. Source : Gouvernement du Québec
Des mesures de protection englouties par le CLOUD Act
« Amazon fait partie des fournisseurs du gouvernement du Québec ayant conclu une entente avec le ministère de la Cybersécurité et du Numérique », souligne la porte-parole de l’UQAM, Jenny Desrochers. Les centres de données de l’entreprise américaine, situés au Québec, sont soumis aux législations de la province, explique-t-elle.
« L’UQAM demeure sensible aux enjeux de souveraineté numérique », assure par écrit Mme Desrochers. « [L’université] vise une réduction progressive des ressources consacrées [à des services infonuagiques externes] ». L’UQAM n’a toutefois pas précisé quels services sont hébergés auprès d’AWS, pour des raisons de sécurité des systèmes informatiques.
Pour Marie-Jean Meurs, professeure au Département d’informatique de l’UQAM, en raison du CLOUD Act, une loi extraterritoriale américaine qui permet aux États-Unis d’accéder aux données hébergées dans les serveurs informatiques situés dans d’autres pays, la confidentialité de nos données pourrait être compromise.
« Amazon n’a pas le droit de notifier son client qu’une récupération des données a été effectuée par les autorités américaines », s’inquiète également Sébastien Gambs, professeur au Département d’informatique de l’UQAM.
Des fuites possibles
L’usurpation d’identité par des groupes mafieux et l’exploitation de données par des entreprises pour enrichir des bases d’informations sont des risques typiques liés au CLOUD Act, explique M. Gambs. Les entreprises font appel à des data brokers (courtiers en données), des firmes qui, « plus ou moins légalement », pilotent la collecte, l’agrégation et la revente de données personnelles. Il prend pour exemple la fuite de données de Desjardins, qui a permis l’usurpation d’identité de plus de neuf millions de personnes en 2019.
Le chercheur en protection de la vie privée évoque aussi des risques liés à l’exploitation des données académiques (parcours, résultats, travaux remis, etc.). Un(e) étudiant(e) ayant rédigé des travaux sur des entreprises américaines pourrait voir son travail se retourner contre lui ou elle lors d’une candidature chez Google, craint M. Gambs.
« Je peux facilement imaginer que ces données soient utilisées contre [cette candidature] », prévient-il, notamment si ses prises de position ne sont pas alignées avec les valeurs de l’entreprise.
L’UQAM dit avoir examiné « toutes les options disponibles » dans l’élaboration du récent contrat. Les expert(e)s avec qui le Montréal Campus s’est entretenu croient que d’autres entreprises, telles que les québécoises Koumbit, Micrologic ou la française OVHcloud, auraient pu être explorées.
Le professeur Gambs reste d’avis que l’UQAM aurait pu faire preuve de plus de transparence concernant le processus décisionnel ayant mené au choix d’AWS. « Communiquer davantage les alternatives envisagées ou l’analyse de coûts effectuée […], c’est dans les bonnes pratiques, particulièrement à l’heure d’un mouvement vers la souveraineté numérique », indique-t-il.
*MANGOS : Meta, Anthropic, Nvidia, Google, OpenAI, SpaceX
*GAFAM : Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft



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