À la uneSociétéSans-abri… et sans reconnaissance

Julie Levasseur15 février 20175 min

Au nombre de 3016 ou 30 000 selon les intervenants, les personnes itinérantes demeurent méconnues. Pourtant, plusieurs programmes et politiques essaient tant bien que mal de faire valoir leurs droits et de leur venir en aide. Et s’il suffisait de les écouter?

C’est dans le but de remédier à l’absence de voix des sans-abri que le diplômé à la maîtrise en communication de l’UQAM Simon Langelier a écrit son mémoire Approche compréhensive: le déni de reconnaissance chez les personnes itinérantes de Montréal. À son avis, la reconnaissance des individus marginalisés passe par l’éducation de la population. Il souligne également qu’une partie de la solution réside dans les actions individuelles. « On est tous capables de saluer quelqu’un, de sourire, de regarder les gens, de leur répondre », soutient-il.

Simon Langelier propose de mieux informer le public pour qu’il se mette à la place des personnes ciblées. La sensibilisation devrait toutefois miser sur autre chose que la pitié et la charité. « Sinon, on reste dans la distance entre les classes », explique-t-il.

Selon M. Langelier, « la première chose à faire serait de ne pas imposer aux gens ce dont on croit qu’ils ont besoin ». Une approche compréhensive serait préférable. « Pourquoi ne pas ouvrir des postes dans les centres communautaires pour sonder les personnes concernées en premier plan? » se questionne-t-il.

« Les personnes itinérantes peuvent et doivent être consultées », pense également le coordonnateur du Réseau d’aide aux personnes seules et itinérantes de Montréal (RAPSIM), Pierre Gaudreau. Il recommande de mettre à contribution l’expertise des organismes sur le terrain. « Il faut avoir la préoccupation à différents niveaux pour instaurer des politiques […] en phase avec le milieu », insiste-t-il.

Pour Pierre Gaudreau, la meilleure façon de conserver l’humanité dans la lutte à la pauvreté est d’axer les politiques sur les droits des individus. « Concrètement, ça veut dire que, pour des personnes qui ont des noms et des visages, il y aura une réelle amélioration, remarque-t-il. On ne travaille pas de façon désincarnée. » 

Des formations adaptées

À son avis, la sensibilisation doit aussi se faire dans les institutions. Le RAPSIM travaille actuellement à offrir aux employés municipaux des formations sur les diverses réalités de l’itinérance :  intervention en situation de crise, santé mentale et itinérance des femmes font partie des enjeux discutés.

Simon Langelier souligne que plusieurs des personnes itinérantes rencontrées lors de la réalisation de son mémoire lui ont rapporté des relations difficiles avec les intervenants sociaux. Il suggère que les étudiants en travail social soient davantage incités à effectuer un stage dans un organisme d’aide aux sans-abri pour mieux les comprendre. Selon ceux interviewés, la reconnaissance en tant que personne à part entière est indispensable.

Des mesures plus flexibles

Selon Pierre Gaudreau, la souplesse représente la clé : des individus préfèrent tenter une courte expérience de travail, d’autres ont besoin d’encadrement à long terme. Pour certains, les initiatives de réinsertion doivent permettre une valorisation, sans finalité d’emploi permanent ou d’ascension sociale, ajoute-t-il. Simon Langelier déplore la lourdeur des procédures dans la plupart des programmes. À son avis, cela crée une marginalité structurelle,  dans laquelle sont confinées les personnes itinérantes à travers des règles inintelligibles.  En d’autres termes, les structures ne sont pas adaptées à la population qu’elles traitent, donc celle-ci se retrouve plus défavorisée. Les personnes doivent alors « s’arranger avec ça » et chercher de l’aide comme elles le peuvent, sans en avoir les connaissances ni les capacités.

Logements, dénombrement, et après?

Si la désinsertion sociale prend en moyenne cinq ans, un toit ne peut tout régler. « Les gens dans la rue sont dans une situation psychologique et physique qui demande une approche globale », indique Paul Carle, professeur associé au Département de communication sociale et publique de l’UQAM.

Selon Pierre Gaudreau, miser uniquement sur l’accès au logement s’appuie sur une vision incomplète et dangereuse qui risque d’accaparer les budgets aux dépens d’autres mesures qui ont fait leurs preuves pour réduire l’itinérance. Il estime que le recours au dénombrement trace un portrait insuffisant. « L’itinérance ne se résume pas à 3016 personnes qu’on a vues le 24 mars 2015, il y en a beaucoup plus que ça, fait-il savoir. Le Polaroid est imparfait donc on arrive à une cible qui dénie l’importance de la prévention. » À travers l’opération  « Je compte MTL » , l’administration Coderre avait effectué un premier recensement des personnes itinérantes à Montréal afin de mieux connaître cette population.

Paul Carle insiste sur l’intervention en amont. « Environ 70% des personnes dans la rue à Montréal proviennent d’autres régions ou provinces; on pourrait aller voir ce qui se passe ailleurs », avance-t-il. Selon le professeur, il s’agit d’un problème social majeur dont « on ne voit pas que ça commence dans nos maisons, nos écoles, nos lieux de travail, au fond du rang dans nos campagnes. »

Le RAPSIM favorise la mixité sociale. Pierre Gaudreau cite les coopératives d’habitation et les logements sociaux qui accueillent une diversité de clientèles et facilitent les interactions. « La question du droit de cité et de la reconnaissance des personnes itinérantes est une clé pour faire reculer les préjugés et le déni de la citoyenneté », conclut-il.

Photo: CATHERINE LEGAULT MONTRÉAL CAMPUS
Simon Langelier souligne que plusieurs des personnes itinérantes rencontrées lors de la réalisation de son mémoire lui ont rapporté des relations difficiles avec les intervenants sociaux.

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