Non classéRimer sans mâcher ses mots

Émilie Clavel16 novembre 20105 min

20e anniversaire du mouvement hip-hop québécois

Début des années 1990. À l’ère du fluo, des salopettes en jeans et des ghettoblasters, le groupe québécois Mouvement Rap Francophone lance la chanson M.R.F. est arrivé, qui marque le début de l’âge d’or du hip-hop québécois. Vingt ans plus tard, le mouvement se bat pour rester en vie.

Photo:Jean-François Hamelin



Pris sur le pont Jacques-Cartier en pleine heure de pointe, vous zapper entre les chaînes de radio. Entre le dernier tube de Rihanna et les ballades mielleuses de Michael Bublé, quelques mots en français déboulent à toute vitesse et viennent vous marteler le tympan. Même s’il est encore rare sur les ondes des radios commerciales, le rap québécois commence à faire sa place dans les palmarès. De quoi réjouir ces virtuoses de la prose qui se battent depuis des années pour faire entendre leur voix.
En octobre dernier, l’équipe du site web HHQc.com lançait La Force du nombre, une compilation réunissant une trentaine des plus grands noms du rap québécois. Contre toutes attentes, l’album s’est hissé au 19e rang des ventes au Québec, prouvant qu’il existe bel et bien un public pour ce genre musical.
Rien n’est toutefois gagné pour les rappeurs de la Belle Province, selon Sébastien Fréchette, alias Biz de Loco Locass. Les radios sont encore trop frileuses à l’idée de diffuser du hip-hop francophone, croit-il. «On a l’impression que les radios nous font un cadeau quand elles jouent notre musique, soutient l’artiste. En vérité, c’est nous qui faisons les chansons qui jouent entre leurs esti de pubs plates.» 
Le chanteur estime que les textes abrasifs et les rythmes saccadés caractéristiques du hip-hop ont la cote auprès des Québécois. Cet auditoire, trop jeune pour posséder un véritable pouvoir d’achat, serait cependant ignoré par les publicistes et les programmeurs de radios. «En ce moment, il y a à peu près cinq messieurs avec des grosses bédaines et pas beaucoup de cheveux qui décident de ce qui va passer dans les radios commerciales. Ils sont complètement déconnectés», s’insurge le rappeur, pour qui l’avenir du hip-hop dépend de la volonté des radios de le diffuser. 
Manu Militari, gagnant du Félix pour l’album hip-hop de l’année, qui fait de la rime engagée son métier depuis dix ans, voit les choses différemment. «Dans la vie, tout ce qui est l’fun, c’est difficile. Le rap ne fait pas exception, philosophe le musicien. Tout le monde dit qu’on a besoin d’aide, mais je ne pense pas que ce soit vrai. Il faut se faire soi-même, sans l’aide de personne.» Le rappeur, devenu producteur par la force des choses, souligne que les artistes doivent eux-mêmes produire leur musique pour survivre. «C’est comme n’importe quelle business. Tu peux très bien arriver à la banque et obtenir un prêt pour produire un album, soutient-il. Le problème, c’est que les artistes sont souvent de tendres rêveurs qui croient que le succès va leur tomber dessus juste parce qu’ils font de la bonne musique.»
Même si le cliché du rappeurs hip-hop bling bling est encore bien vivace, les rappeurs québécois sont loin de rouler sur l’or. Manu Militari n’y voit toutefois pas un problème. «Tu peux pas te plaindre de ne pas pouvoir être une star et vivre de ta musique. C’est un luxe que l’écrasante majorité des gens n’a pas.»
Des frontières, mais pas de limites

Tout en demeurant le parent pauvre de l’industrie musicale québécoise, le rap gagne en popularité ces dernières années. «J’ai été le premier à faire rire de moi avec mes grandes culottes, se remémore le rappeur Sir Pathétik. Dans ce temps-là, le hip-hop n’était pas pris au sérieux. Ça a été des années de sacrifices et, maintenant, je réussis.» Le vibrant succès commercial de Sir Pathétik ne sera toutefois jamais comparable aux triomphes planétaires des grandes vedettes américaines, et il le sait bien. «J’ai fait le tour du Nouveau-Brunswick et des villes francophones de l’Ontario, mais c’est le plus loin que je suis allé. Au-delà de ça, il n’y a pas de public pour ce genre de musique.» 
Un constat que font aussi à l’unisson Biz et Manu Militari. «La culture québécoise, ça ne s’exporte pas.» Une question de langue, certes, mais aussi d’identité, rappelle Biz. Les thèmes abordés, particuliers au peuple québécois, rejoignent difficilement les autres membres de la francophonie, bien qu’ils partagent la même langue. Les deux poètes modernes n’ont cependant aucun regret à devoir se contenter de la scène québécoise. «Je demeure convaincu qu’il y a plein de Québécois qui aiment le hip-hop et qui ne le savent pas encore», assure Biz. 
Musicalement, les rappeurs francophones n’ont d’ailleurs rien à envier aux milliardaires qui se multiplient au Sud de la frontière, rappelle le chanteur de Loco Locass. «L’avantage du hip-hop, c’est que ça prend juste un micro et un studio gros comme un garde-robe. Ce n’est pas une question d’argent, mais une question de talent. Et là-dessus, on est à égalité avec les Américains.»
En attendant que son public vieillisse et impose enfin sa musique sur les ondes, Biz se réjouit de voir les rappeurs québécois devenir toujours plus solidaires. «Quand on a commencé, en 2000, il y avait beaucoup de batailles. Le climat était malsain. Aujourd’hui, les artistes se respectent entre eux. Le succès n’est plus jalousé.» Et dans un marché restreint comme le Québec, les rappeurs déjà malmenés par le succès fulgurant de l’industrie américaine sont forcés de se serrer les coudes pour survivre.

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