Non classéL’habit ne fait pas le moine

Louis-Samuel Perron29 janvier 20105 min

Le mouvement furry se dévoile

Incognito, des passionnés de la gente animale personnifient chiens, ours et renards. À l’instar de leur cousin la mascotte, ils vont même jusqu’à porter de dispendieux costumes pour incarner leur personnage.

Photo: Jean-François Hamelin

Le museau noir et le pelage brun, Firebreath est un adorable golden-retriever qui fait fureur auprès des enfants. Sauf que ce toutou aux larges pattes et à la capuche rouge s’appelle en fait Marc-Alexandre, un sympathique jeune homme de la région de Montréal qui travaille dans le domaine du multimédia tout en s’occupant de sa mère aveugle.

Ce diplômé de l’UQAT n’est ni une mascotte, ni un dangereux déséquilibré: c’est un furry. Les furries s’intéressent aux animaux et à l’anthropomorphisme, soit l’attribution de traits humains à un animal. Plusieurs d’entre eux vont même jusqu’à porter un costume à l’effigie de leur animal fétiche. Cependant, tous ne s’entendent pas sur la définition du terme. «Demande à dix furries et ils vont tous te donner une explication différente, explique Marc-Alexandre. Certains s’intéressent seulement aux animaux, d’autres à l’art anthropomorphique, alors qu’une minorité pense être un animal réincarné dans un corps d’humain.»

Rencontrés dans le froid glacial de janvier, dans un parc non loin de l’ancien Forum de Montréal, les représentants de la communauté furry montréalaise – ils sont 250 d’après les principaux concernés – ne passent pas inaperçus. Affichant fièrement leur fursuit, un costume d’animal de taille humaine semblable à celui d’une mascotte, le quatuor attire le regard des passants curieux. La plupart sont interloqués, mais les enfants, le sourire rieur, semblent ébahis devant leur belle fourrure. Le plaisir des quatre hommes dans cet accoutrement est palpable. «Quand je porte mon fursuit, les gens affichent un grand sourire», explique Paws, un félin au pelage d’un rouge chatoyant, ingénieur lorsqu’il range ses griffes.

Un tel déguisement coûte souvent plus de 1 000$, d’où la faible proportion de furries en possédant. «En fait, 20% des furries en ont un, explique Thierry, alias Big Bad Bear, fier de sa récente acquisition. C’était beaucoup moins il y a quelques années.» Le costume est donc loin d’être essentiel pour appartenir à ce fandom, c’est-à-dire une sous-culture propre à un ensemble de fans. De plus, les furries s’affichent rarement en public avec un tel attirail, le réservant pour les nombreuses rencontres organisées par la communauté.

Mode de vie? Simple hobby? Jeu de rôle? Chaque furry voit le mouvement d’un œil différent. «C’est un moyen de s’évader, souligne finalement Big Bad Bear, l’affectueux ourson au pelage brun. Quand je suis dans mon personnage, je deviens une autre personne, je suis comme un acteur. C’est aussi un moyen de changer de vie. En tant qu’humain, on aime jouer. Être un furry, ça fait travailler l’imagination, ça permet de sortir de la routine.»
Les motivations de chacun diffèrent tout autant, enveloppant le phénomène furry d’une aura mystérieuse. «Pourquoi on fait ça? s’interroge Marc-Alexandre, alias Firebreath. Personne ne va pouvoir y répondre exactement. Parce que ça nous tente, tout simplement.»

Pour François Gauthier, professeur en sociologie à l’UQAM et spécialiste en sous-culture, les raisons sont toutefois évidentes. «Leur toutou, c’est leur moyen d’exprimer leur identité, tranche-t-il. Dans notre société actuelle, l’identité n’est plus donnée à l’avance. Tu dois donc la construire. Ainsi, pour eux, être un furry, c’est une niche identitaire.»

Une communauté mal perçue

Inconnus du grand public, parfois raillés par les personnes qui les croisent, les furries sont souvent associés à tort aux pires déviances. «La plupart des gens qui pensent à nous se disent qu’on porte un suit et qu’on couche ensemble, déplore Thierry, en mentionnant un épisode de la populaire série américaine CSI qui mettait en scène une histoire de furries à la sexualité débridée. Dans la réalité, c’est seulement une infime partie qui a ce genre de pratique.»

Les préjugés sur les furries abondent aussi dans les journaux et sur Internet, ce qui rend la communauté craintive vis-à-vis des médias. Le cas de deux furries accusés de meurtre en Angleterre a d’ailleurs fait les manchettes des faits divers en décembre, braquant les projecteurs sur cette sous-culture peu connue. «Le fandom a une réputation qu’il ne mérite pas, plaide Firebreath, le sympathique golden-retriever. C’est le freak factor, les médias parlent de ces cas extrêmes parce que ce sont les plus visibles.»

Pour fuir le jugement sensationnaliste des grands réseaux de diffusion, les furries se réfugient sur Internet, principal catalyseur de la communauté. En effet, les forums pullulent sur la toile et les membres s’y côtoient régulièrement, s’échangeant leurs plus récents dessins et partageant leur passion commune. «Mais Internet n’a rien inventé, tient à rappeler François Gauthier. Le Web permet seulement de donner une tribune à toutes sortes de sous-cultures.» Ainsi, d’après Thierry, un des rares ours de la communauté furry, ce phénomène social existe depuis des lunes. «Les furries ont toujours existé dans l’histoire de l’homme, signale-t-il. On a qu’à penser aux Égyptiens avec leurs dieux mi-homme, mi-animal.»

Pour renforcer les liens entre ses membres, le fandom furry organise des conventions qui obtiennent habituellement un grand succès, attirant des centaines, voire des milliers de personnes. De plus, leur générosité est exemplaire, comme l’indique fièrement Firebreath, le boute-en-train du groupe. «À chaque convention, on soutient une cause différente, explique-t-il. Au dernier Furfight dans le Connecticut, on a amassé environ 10 000$ en une fin de semaine pour un organisme de protection des chiens.»

Cordiaux et affectueux, les furries restent cependant une énigme pour plusieurs. Ce voile trouble les gens, incapables de saisir les motivations de ces hommes et femmes qui font partie de notre société, mais qui, quelques heures par semaine, semblent en être à mille lieues. «Ma mère est très compréhensive, confie Marc-Alexandre. Elle me dit souvent que si je ne fais de mal à personne, où est le problème?»

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