La compétition de droit qui transforme le monde en monstre

Là où les larmes des un(e)s se noient dans le sang des autres, Royal réussit à nous faire haïr une génération de jeunes téméraires. L’adaptation au théâtre du roman éponyme de Jean-Philippe Baril Guérard expose brillamment la barbarie de l’humain et renvoie au public sa propre relation avec l’échec.  Vaut-il la peine de tout sacrifier pour réaliser son rêve?

Arnaud (Vincent Paquette), un étudiant en droit à l’ambition sanguinaire, se lance dans la course aux stages dès sa première année à l’Université de Montréal. Ce processus de sélection, où tous les coups sont permis, offre à une poignée de membres de l’« élite de la société » la chance d’obtenir un prestigieux stage en droit des affaires dans un grand cabinet. Cette perspective de carrière est la seule voie du succès; l’erreur est inadmissible.

À la réception de son premier relevé de notes, Arnaud est loin d’être fier et tombe dans un gouffre, duquel il ne sortira pas intact. De suicidaire à déviant sexuel, il incarne le spectre de la toxicité que la pression de performance peut apporter.

Le péquiste homosexuel, la provinciale sportive, la fille de syndicalistes, l’Italien du West Island et le carabin de la cohorte A sont ses « alliés et rivaux les plus valables », formant un club informel au sein duquelles coups de poignards dans le dos fusent de toutes parts. Comme Jean-Philippe Baril Guérard l’avait écrit, « le droit existe pour encadrer la sauvagerie humaine, pas l’éliminer ». C’est sans demi-mesure que Royal nous invite dans cette cruauté où l’intimidation, la trahison et les abus sexuels deviennent communs.

« La faculté de droit de l’Université de Montréal est le dépotoir de l’humanité, et vous en êtes ses déchets cardinaux. »

Extrait du roman Royal de Jean-Philippe Baril Guérard

« Les déchets cardinaux »

L’introduction de la pièce est efficace et rythmée. Elle immerge la foule dans cet univers complexe mais bien réel qu’est la course aux stages en droit, dans lequel même les mieux nanti(e)s en perdent leurs moyens. Plusieurs personnages prennent tour à tour la narration. Ils interpellent l’auditoire au « tu », comme s’il était lui-même le protagoniste de cette intolérance à l’échec, source d’une descente subite aux enfers.

Au cours de la deuxième moitié, l’adaptation théâtrale délaisse la chute émotionnelle d’Arnaud pour mieux dépeindre la pluralité des points de vue de la compétition. Chacun(e) des neuf comédien(ne)s de soutien connaît ses moments forts. Le succès de la distribution se trouve cependant dans le chœur qu’ils et elles produisent, tant dans les segments dansés que dans les réactions de masse.

Les artistes agissent, tantôt activement, tantôt langoureusement, comme des éléments actifs de la scénographie. Le décor, composé d’un simple rideau de perles métalliques, nimbe la scène et ses protagonistes pour laisser place à des moments plus intimes. À plusieurs reprises, une captation rapprochée du visage d’Arnaud est projetée simultanément sur ce mur géant, rendant les émotions accessibles jusqu’à la dernière rangée de sièges.

« Le dépotoir de l’humanité »

Les quelques chorégraphies, qui accompagnent les narrations ou qui marquent de nouveaux paliers vers la monstruosité, s’appuient sur une musique électronique grave et percutante. Passant d’intenses et vertigineuses à lentes et agonisantes, elles sont les moments les plus immersifs du spectacle.

Le vrombissement constant de l’ambiance sonore ne dérange pas. Au contraire, il représente le perpétuel désordre intérieur d’Arnaud, qui ne trouve la paix nulle part, prenant ainsi des tangentes dérangeantes.

Dans le spectacle de 90 minutes, le droit est représenté comme « le triomphe de la bureaucratie sur la dignité humaine », où seuls les requins sortent vainqueurs en payant le prix de leur santé mentale. Cette nouvelle proposition se veut encore plus explicite que le roman publié en 2016. Les costumes et le maquillage permettent de montrer davantage le jeu toxique de trahisons pour arriver à ses fins. Des gestes dignes d’une cour royale.

La pièce Royal, signée Catherine Brunelle et Jean-Simon Traversy à la mise en scène et Jean-Philippe Baril Guérard au texte, sera présentée au Théâtre Duceppe jusqu’au 10 mai.

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