Faute d’accès à une banque de lait maternel publique, certaines mères québécoises se tournent vers le partage informel pour nourrir leur bébé, souvent via les réseaux sociaux. Une pratique jugée « risquée » par Santé Canada.
Dans son salon de Sherbrooke, Élisa Thériault St-Laurent donne le biberon à sa fille de six mois. La nourrissonne ne boit pas seulement son lait, mais aussi celui d’autres mamans. « Dans ma tête, l’allaitement allait de soi. C’est la chose naturelle », confie l’orthopédagogue.
Mais la nature ne suit pas toujours le plan prévu. Dès les premiers jours de la tétée, la femme de 28 ans a appris qu’elle souffre d’un vasospasme persistant, une constriction des vaisseaux sanguins qui provoque des douleurs et une sensation de brûlure lors de l’allaitement. Si ce trouble ne bloque pas mécaniquement la sortie du lait, la douleur et le stress minent sa production. Après avoir pris des médicaments pour stimuler sa lactation et consulté au moins six spécialistes, Élisa a dû faire le deuil de l’allaitement exclusif. « J’ai vraiment beaucoup pleuré », confie-t-elle au Montréal Campus.
La solution est venue de sa belle-sœur, Rachel, qui avait accouché une semaine plus tôt et qui produisait suffisamment de lait pour en partager le surplus. « Ça m’a vraiment touchée », confie la jeune mère, qui se sentait alors « seule et désespérée ».
Ce geste crée un déclic en elle. En cherchant en ligne, Élisa découvre plusieurs groupes Facebook où des mères québécoises proposent de vendre ou de donner leur lait. Elle finit par accepter les dons de deux femmes qui avaient appris que leur bébé souffrait d’allergies alimentaires alors que leur lait avait déjà été tiré et congelé. Plutôt que de jeter le fruit de leur labeur, elles préféraient le donner, explique Élisa.
Un réseau lacté nommé Facebook
Alexandra Durand, elle, n’a pas eu d’autre choix que de se tourner dès le départ vers ces groupes. « J’ai reçu des dons de quatre mamans différentes via les groupes Facebook », explique l’éducatrice canine de Mercier, en Montérégie.
Après une naissance provoquée médicalement à 38 semaines de grossesse suivie d’une hémorragie massive qui lui a fait perdre près de la moitié de son sang, Alexandra présente une production de lait infime.
Pour tenter d’augmenter sa production, la mère de 25 ans a suivi tous les conseils des spécialistes en allaitement. « Je mettais mon fils au sein chaque heure et je me pompais jour et nuit, toutes les deux ou trois heures », raconte-t-elle.
Pas question pour elle de se rabattre sur les préparations commerciales pour nourrisson(ne)s. « Je voulais les bienfaits du lait maternel », dit-elle. Un choix conforme aux recommandations de Santé Canada, qui préconise « un allaitement exclusif jusqu’à l’âge de six mois ».
Dix semaines après son accouchement, Alexandra se tourne vers le don informel de lait maternel, avec l’aval de son médecin. Le soulagement est tel que, deux semaines plus tard, la jeune mère choisit de nourrir son fils exclusivement avec le lait d’autres mères. Pour Sheena Ko, mère d’un bambin de huit mois, le recours au partage de lait maternel via des groupes Facebook s’est imposé presque naturellement dès le début. La musicienne doit parfois se séparer de son fils pour se produire en spectacle. L’idée lui est venue d’une amie new-yorkaise, habituée à ce système de partage. « Je préfère qu’il boive du lait maternel que de la formule [de lait maternisé] », explique-t-elle.
Le partage informel comme seule option
Au Québec, la seule banque de lait publique est gérée par Héma-Québec. « Mais l’accès est très limité », explique Isabelle Michaud-Létourneau, directrice générale du Mouvement allaitement du Québec (MAQ). Seul(e)s les bébés prématuré(e)s né(e)s à 32 semaines ou moins peuvent bénéficier d’un don, selon les règlements d’Héma-Québec.
Faute d’autres moyens publics, des mères se tournent alors vers le partage informel de lait, explique la directrice du MAQ.
Une situation stressante, reconnaît Élisa. Si la pratique n’est pas illégale en l’absence d’échange financier, elle demeure néanmoins déconseillée par Santé Canada en raison des risques sanitaires qu’elle comporte.
« Si je donne ce lait à mon bébé et qu’elle tombe malade, j’ai peur qu’on me tape sur les doigts à l’hôpital », confie Élisa.
Transmission de virus comme l’hépatite B, C ou le VIH, présence de médicaments, de drogues ou de contaminants bactériens dans le lait : les risques sont bien réels, souligne Mme Michaud-Létourneau. « Toutefois, il ne faut pas oublier que c’est une pratique qui est vieille comme l’humanité », souligne-t-elle, en citant l’exemple des nourrices.
Face à l’absence de directives gouvernementales claires pour encadrer le partage de lait, le MAQ informe les familles sur des méthodes de réduction des risques, comme la pasteurisation maison, qui consiste à chauffer le lait pour tuer les microorganismes.
Le mandat d’Héma-Québec
« Le lait issu de la banque publique de lait maternel sert de traitement pour les bébés prématurés », précise Marie-Claude Chouinard, cheffe du laboratoire de cellules souches et de lait maternel chez Héma Québec. Depuis 2014, l’organisme est investi d’un mandat gouvernemental précis : prévenir l’entérocolite nécrosante, une maladie intestinale potentiellement mortelle chez les nourrisson(ne)s né(e)s à 32 semaines ou moins.
Si Héma-Québec peut répondre « amplement » aux besoins des prématuré(e)s les plus jeunes, l’institution ne peut pas élargir elle-même les critères pour assurer l’accès aux plus âgé(é)s, souligne Mme Chouinard, citant la nécessité d’un mandat du gouvernement provincial. Pour les bébés né(e)s après 32 semaines, les portes de la banque publique restent donc closes.
Pour celles qui ont recours au partage informel, la crainte des risques s’efface souvent devant la « bienveillance de la communauté ». Alexandra, dont le fils est aujourd’hui âgé de cinq mois, se souvient de femmes heureuses d’aider, sans contrepartie. Une générosité qui, pour beaucoup, repose sur la confiance. « C’est une forme de solidarité maternelle », résume Élisa.



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