À l’ère des réseaux sociaux, la joute politique ne se joue plus seulement à l’Assemblée nationale. Entre satire, dénonciation et porte d’entrée vers l’actualité, les mèmes redéfinissent la façon dont les citoyen(ne)s perçoivent et interpellent leurs élu(e)s.
Les mèmes peuvent être des réponses directes aux actions des personnalités politiques, explique Jean-Michel Berthiaume, sémiologue et chargé de cours à l’UQAM. Ils permettent aussi de montrer qu’un(e) politicien(ne) « n’est pas irréprochable et n’est pas au delà d’une critique », d’après le spécialiste des médias et en culture populaire.
Selon Virginie Boulanger, détentrice du compte Instagram affirmations.qc.cite, certains traits de caractère ou certains traits physiques ou vestimentaires d’un(e) politicien(ne) peuvent être intéressants à exploiter. Elle prend en exemple Bruno Marchand, maire de la Ville de Québec depuis 2021, qui porte des souliers de course aux couleurs éclatantes. D’après elle, il s’agit de la marque de commerce de M. Marchand, puisque cette caractéristique sort de l’archétype d’un(e) politicien(ne). Il s’agit parfois de jouer sur l’absurde, dit-elle, nommant au passage la relation entre l’ex-premier ministre Justin Trudeau et la chanteuse Katy Perry, qui aurait créé un sentiment d’absurdité et de confusion pour plusieurs personnes. « Un mème qui vient synthétiser ton sentiment, mettre une image ou une phrase sur ça, ça peut vraiment résonner chez certaines personnes », ajoute Virginie Boulanger.
Elle fait aussi savoir au Montréal Campus que les mèmes peuvent être utilisés pour apprendre sur une situation, pour la désamorcer, voire pour la dénoncer. En exemple, elle cite le ministre de l’Environnement Bernard Drainville et son « lâchez-moi avec les GES » repris à plusieurs sauces. Selon M. Berthiaume, l’apport au groupe et à une opinion partagée joue un rôle déterminant dans la façon dont un mème est reçu. « Un mème qui n’est pas dans une dynamique de reconnaissance par sa communauté n’accomplira pas grand-chose », explique-t-il. Par exemple, un mème faisant l’éloge du fédéralisme ne sera pas très populaire au sein des partisan(ne)s du Parti québécois.
Interagir avec les mèmes
Certains partis ou personnalités politiques sont plus susceptibles d’interagir avec les internautes et les mèmes, d’après M. Berthiaume. Selon la détentrice du compte Instagram affirmations.qc.cite, les réponses des élu(e)s à ce genre de contenu peuvent défaire l’archétype sérieux et professionnel souvent associé à l’univers politique.
Il arrive parfois que le maire Marchand réponde aux mèmes le mettant en scène, brisant ainsi la carapace du politicien(ne), raconte-t-elle. « Montrer qu’on s’associe à une page de mèmes […] peut montrer qu’on a un côté funky, plus chaleureux et plus humain », affirme la créatrice de contenu.
L’ancien maire de Montréal Denis Coderre, qui a été par le passé l’objet de mèmes politiques, souligne aussi que cette carapace peut être brisée en s’attaquant au rôle d’un(e) politicien(ne). « [La caricature politique] grossit les traits pour rendre le pouvoir plus humain… ou plus vulnérable », ajoute-t-il. « Rire avec, c’est de créer de la proximité; rire de, c’est exercer un contre-pouvoir symbolique. » Selon lui, les mèmes politiques ont un pouvoir désacralisant.
Quant à M. Berthiaume, il considère la réponse ou non-réponse à un mème comme un couteau à double tranchant. « Les politiciens qui se croient au-dessus de l’influence de ces sphères-là ne réagiront pas pour ne pas se rabaisser », indique-t-il.
Il affirme également que le meme game peut être très critique envers certain(e)s politicien(ne)s, tels que Denis Coderre. M. Berthiaume ajoute qu’il est beaucoup plus facile pour la personne concernée de réagir et de participer activement si le meme game est bienveillant envers elle.
Distorsion
M. Berthiaume suggère que les mèmes sont de plus en plus utilisés comme outil de communication. « Ce n’est pas la faute des mèmes, c’est de la faute de la politique », affirme-t-il.
D’après lui, aujourd’hui, la politique valorise des slogans accrocheurs, au point de devenir une part centrale d’une campagne politique, au détriment des plans complexes. Toujours selon l’expert en culture populaire, les internautes utilisent ces mêmes slogans pour en faire des mèmes, parfois pour tourner les politicien(ne)s ou des situations les touchant au ridicule. Les nombreux mèmes relatifs à la campagne du chef conservateur canadien Pierre Poilievre et son slogan « Axe the tax » illustrent bien ce concept. « Le circuit politique […] s’est optimisé pour devenir digestible et réducteur et donc très facilement récupérable dans les mèmes », remarque-t-il.
Les mèmes peuvent aussi être une porte d’entrée vers de l’information pour un auditoire qui ne s’informe pas auprès des médias traditionnels, d’après affirmations.qc.cite. La jeune créatrice mentionne que plusieurs internautes l’ont contactée après avoir vu un mème, lui disant qu’ils et elles sont allé(e)s s’informer sur un(e) politicien(ne) ou un enjeu politique. Selon elle, l’humour est une manière d’exprimer une idée plus complexe, grâce à sa facilité d’accès et son aspect plus simple que les faits purs et durs.
« Les mèmes ouvrent une porte vers la politique, mais ils peuvent aussi en déformer profondément le sens s’ils deviennent la seule porte d’entrée », déclare M. Coderre. Il est donc nécessaire de rester vigilant quant au contenu que l’on consomme sur les réseaux sociaux, croit-il.Les mèmes peuvent nourrir un intérêt pour la politique, d’après affirmations.qc.cite. Toutefois, elle estime qu’ils peuvent aussi provoquer du cynisme chez certain(e)s internautes. « Si on fait des mèmes pour montrer que tout va mal, évidemment que ça va aller dans ce sens-là », suggère-t-elle, affirmant que les internautes se sentent moins seul(e)s dans leur mécontentement face à une situation lorsqu’ils et elles voient des mèmes sur ces mêmes situations.


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