UQAMParcours d’une plainte pour racisme à l’UQAM

Lila Dussault25 mai 20216 min

Parcours d’une plainte pour racisme à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), à travers le vécu d’étudiant(e)s racisé(e)s et les pratiques du Bureau d’intervention et de prévention en matière de harcèlement (BIPH).

 « Je ne dirais pas qu’il y a une augmentation des plaintes, mais qu’il y a une augmentation importante des préoccupations relativement à ces thèmes-là : la discrimination en lien avec le racisme, avec l’identité de genre, on en entend beaucoup plus parler », explique la directrice du BIPH depuis quatre ans, Maude Rousseau.

Une situation de racisme à l’UQAM est comprise comme du « harcèlement discriminatoire ». Ainsi, elle est traitée par la politique no 42 sur le respect des personnes, la prévention et l’intervention en matière de harcèlement.

Le but du BIPH est d’intervenir rapidement pour faire cesser le comportement, que ce soit par de la médiation, des conversations ou des mesures d’accommodement, détaille-t-elle. Ainsi, une situation peut être dénoncée au BIPH sans qu’il y ait de plainte formelle. « Dans un premier rendez-vous avec une conseillère, on va faire état de la situation (…) L’objectif, c’est de s’assurer que la personne se sente en sécurité à l’université », spécifie Maude Rousseau.

Le dépôt d’une plainte formelle déclenche un processus d’enquête qui détermine si celle-ci est fondée. Le cas échéant, c’est le service du personnel enseignant ou le vice-recteur à la vie académique qui achemine la plainte vers les personnes responsables de mettre en place des sanctions.  

Selon les données fournies par le BIPH, cinq personnes auraient consulté pour des situations de harcèlement discriminatoire en 2018-2019 et sept en 2019-2020. Aucune de ces consultations n’aurait mené à une plainte formelle.

Moins évident qu’il n’en parait

Si le processus parait simple, il n’en est pas moins difficile de faire le premier pas, argue des étudiant(e)s. « Au départ, quand ma situation est arrivée, honnêtement je ne savais pas quoi faire », témoigne l’étudiante au baccalauréat en action culturelle Christle Gourdet. Elle fait référence à l’utilisation répétée du « mot en N » par une étudiante lors d’un débat sur l’appropriation culturelle dans l’un de ses cours, en novembre dernier. « Je savais qu’il y avait la partie [du plan de cours] pour faire une plainte pour harcèlement, mais je ne savais pas que ce que j’avais vécu rentrait là-dedans », explique-t-elle.

Elle s’est donc tourné vers Instagram pour dénoncer la situation, sa vidéo cumulant à ce jour plus de 138 000 vues. « Quand j’ai fait ma vidéo, c’est parce que je ne savais pas trop à qui m’adresser et qui pouvait m’aider », précise l’étudiante.  

Pour la responsable à l’éducation inclusive et aux étudiants et étudiantes provenant de l’international de l’Association facultaire étudiante en science politique et droit de l’UQAM, Amira Issa, il est « vraiment important de mettre en lumière que ce sont des situations qui arrivent : ce n’est pas parce qu’elles ne sont pas dénoncées [ou] qu’elles ne sont pas sur la place publique qu’elles n’existent pas ».

Par exemple, une étudiante musulmane, qui a choisi de conserver l’anonymat par peur de représailles de l’UQAM, a affirmé au Montréal Campus avoir été la cible de propos misogynes et islamophobes d’un chargé de cours en sciences politiques. Le stress engendré par la situation l’aurait même rendue malade. « À ce moment-là, je n’étais pas au courant de l’existence du BIPH […] Je me souviens que la seule chose que je voulais, c’était terminer mon cours, peu importe la moyenne. J’ai dû remettre un travail en étant tellement malade : vomissements, migraines, maux de ventre », avoue-t-elle. 

Christle Gourdet aurait, pour sa part, reçu des dizaines de témoignages à la suite de sa publication Instagram. 

« Lorsque des étudiants se retrouvent face à des comportements et à des propos racistes, il faut se poser la question: quel poids peuvent-ils avoir pour changer les choses? », questionne Amira Issa, également candidate à la maîtrise en droit.

Des punitions confidentielles

« À partir du moment où la personne responsable du programme ou la vice-doyenne transmet la plainte, personne ne sait ce qu’il se passe », dénonce Amira Issa, qui a accompagné plusieurs personnes dans leurs démarches avec le BIPH dans le cadre de ses fonctions. 

Maude Rousseau confirme que les sanctions sont soumises à la Loi sur l’accès aux documents des organismes publics et sur la protection des renseignements personnels, ce qui signifie qu’elles sont confidentielles. Si un projet de loi pour moderniser cette législation est actuellement débattu à l’Assemblée nationale, il n’en demeure pas moins que pour l’instant, les étudiants et les étudiantes ne connaissent pas les conséquences de leurs plaintes.

« Après ça, le professeur est encore là.  [Il] ne change même pas ses comportements, on ne sait même pas ce qui se passe […] C’est vraiment difficile parce que les étudiants et les associations qui aident les étudiants n’ont plus confiance en ce système-là », déplore Amira Issa.

De la politique no 42 à la politique no 28

Pour Maude Rousseau, apprendre qu’une personne poursuivrait son comportement harcelant après le processus avec le BIPH est alarmant. « On souhaite de tout cœur que les personnes [qui ont fait les plaintes] reviennent nous voir pour nous en informer », indique-t-elle.  

De plus, le BIPH conserve pendant des années les informations sur ses interventions, afin qu’elles puissent être utilisées dans le futur.  « Je ne le répéterai pas assez: il faut donner le pouvoir à l’université d’intervenir en allant dans les endroits qui ont le pouvoir de gérer la situation », soutient la directrice. 

Pour la doctorante en psychologie Tasmin Rekik, qui a dénoncé l’utilisation du « mot en N » par un étudiant dans sa classe en février dernier par une publication Instagram et une intervention auprès de son association étudiante, une plainte n’aurait pas réglé le problème de discrimination, qu’elle considère systémique. Elle préfèrerait investir son énergie dans une campagne de sensibilisation,  comme celle en matière de harcèlement sexuel. « Je  n’en voulais pas à la personne qui avait utilisé le mot en N, elle n’était pas mal intentionnée », soutient-elle en affirmant qu’elle souhaiterait que la discrimination et le harcèlement raciste deviennent culturellement inacceptables à l’UQAM. 

Le Comité sur la politique no 28 sur les relations interethniques de l’UQAM vient tout juste d’être mis sur pied à l’Université. Pour Maude Rousseau, qui a été au front de la refonte de deux politiques uqamiennes, dont la no 42, un « débroussaillage » est à faire afin d’éviter que la politique no 28 n’entre en conflit avec d’autres. « Il faut actualiser tout ça, pour que ce soit conforme aux préoccupations de notre communauté », croit la directrice.

Mention photo Manon Touffet | Montréal Campus

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