CultureL’art de l’impossible : des artistes qui défient le réel

Élise Fiola11 mai 20216 min

Le travail de l’illusion est un art qui permet de susciter à la fois l’incompréhension et l’admiration. Au travers des années, les techniques se sont développées et des artistes du monde entier se réapproprient cet étrange phénomène.

Luc Langevin, illusionniste et diplômé d’une maîtrise en optique, explique qu’une illusion d’optique naît, le plus souvent, de l’interprétation erronée d’une situation ou d’une image. Il différencie deux types d’illusions: « l’illusion d’optique qui sera créée d’elle-même, [en fonction d’un aspect technique] par l’agencement de miroirs par exemple, [et] l’illusion visuelle qui se produit une fois qu’elle arrive au cerveau. » 

Les magiciens et les magiciennes sont reconnu(e)s pour employer différents procédés pour tromper l’œil du public. Par des effets lumineux, des jeux de rapidité ou des changements de perspectives, les artistes parviennent à « exploiter les failles du cerveau pour créer une illusion », précise M. Langevin. 

En magie, certains procédés se basent aussi sur le principe de l’attention, du champ visuel ou encore de la rétention de l’information. Celui qui a entamé sa carrière d’illusionniste sur les ondes d’ICI ARTV avec son émission Comme par magie en 2009 souligne que lorsqu’il monte un spectacle, l’une des difficultés est de prendre en compte la multiplicité des points de vue en fonction de la position du public. 

La réalité sous plusieurs formes

L’illusion naît en Italie alors que les artistes de la Renaissance découvrent la perspective. Entre autres à l’aide de jeux de lignes, certains se plaisent à défier les lois conventionnelles qui régissent notre perception du monde. Alors pratiquée lors de dessins, l’illusion se manifeste désormais dans divers domaines artistiques, que ce soit la photographie, la poterie ou autre.

Serge Bilous, alias Grosse Lubie, est un artiste français qui allie la photographie et le collage dans l’optique d’amener le public à questionner le réel: « J’utilise la photographie, première image mécanique qui interroge de manière radicale le rapport de la représentation au réel ». Dans le but d’évoquer le doute, il joue avec les cadrages et la prise de vue pour créer une illusion qui perturbe les références de tailles et de profondeurs.

Crédit : Serge Bilous. Une très grande partie des œuvres de Grosse Lubie se retrouvent dans les rues de Pantin en France.
Crédit Serge Bilous.  Comme dans cette œuvre, il arrive à l’artiste d’appliquer ses photographies sur une autre image plutôt que de faire un collage de rue.

« Au départ, on peut être surpris, même sursauter devant une illusion parce que c’est quelque chose d’inhabituel et que ça ne correspond pas à la réalité, mais, très vite, on rétablit les choses », remarque Stéphane Molotchnikoff, professeur à la Faculté des arts et des sciences de l’Université de Montréal. Il explique que, face à une illusion, le cerveau humain agit comme un filtre. L’organe s’imprègne de l’image qu’il reçoit pour distinguer et éliminer les éléments qui nuisent à sa compréhension. 

Crédit : Serge Bilous. En exploitant les ombres et les lignes, Serge Bilous évoque l’image d’une scène qui n’est pas réelle, mais qui le paraît tout à fait. Selon le point de vue du spectateur, l’image varie et peut ainsi être décomposée et comprise autrement.

« Pour moi l’image est une création humaine, donc l’image est ‘’fausse’’. En tout cas, elle n’est qu’une construction par rapport au réel qu’il faut décortiquer », remarque M. Bilous. Les explications de Stéphane Molotchnikoff révèlent que l’image, captée par la rétine, est décomposée. Elle est ensuite transmise au cerveau qui, à son tour, doit la reconstituer. Ainsi, en présence de certains éléments visuels, le cerveau recrée « une image qui ne correspond pas à ce que l’on voit réellement ». 

De son côté, le potier Gregory Payce qui matérialise l’illusion en trois dimensions commente le fil conducteur de son travail : « Les formes des récipients sont essentiellement des abstractions de forme humaine. J’étais particulièrement intéressé par la façon dont tout cela pouvait se manifester en créant et décorant des formes radialement symétriques. »

Les illusions que crée le professeur émérite en céramique au  Alberta College of Art and Design, Gregory Payce, se produisent à l’assemblage de deux ou plusieurs vases dont les contours extérieurs, une fois rapprochés, produisent une silhouette humaine. Ainsi, il met en relation l’humain et la matière. « Les relations archétypales entre la forme humaine et les formes des récipients aident les spectateurs à entrer dans les œuvres. Quand la perception est trompeuse, votre imagination s’active », estime M. Payce.

Question de perspectives

Lorsqu’une image est présentée à un groupe d’individus, chacun ne la perçoit pas de la même manière. « Pourtant l’image est rigoureusement identique pour chaque individu, mais le cerveau va fabriquer sa propre image selon l’éducation, l’état d’esprit ou le positionnement de la tête de la personne », ajoute Professeur Molotchnikoff. Les notions de biais cognitifs sont donc intimement liées à ce phénomène.

Mimi Choi est une maquilleuse professionnelle établie à Vancouver qui s’approprie les principes de l’illusion dans son travail. Inspirée par plusieurs expériences et les œuvres d’Escher et de Dali, elle transforme son visage et donne vie à des réalités impossibles. 

Les idées derrière ses maquillages les plus morbides lui viennent d’ailleurs d’épisodes de la paralysie du sommeil dont elle souffre. « Depuis que je suis enfant, j’expérimente souvent des moments où mon esprit est éveillé, mais mon corps ne répond pas juste avant de se réveiller. Pendant ces périodes, j’éprouvais souvent des visions vives et souvent effrayantes », raconte-t-elle. 

Crédit : Mimi Choi. Les jeux d’ombres permettent de créer de la profondeur et de la texture au maquillage qui s’étend en une mise en scène.

Comme Gregory Payce, Mme Choi considère que son art est construit et teinté par ses propres expériences vécues et acquises : « L’art est une question de perception, car différentes personnes peuvent voir la même œuvre, mais y avoir des réactions complètement différentes ».

Grosse Lubie insiste sur cette compréhension floue, mais réelle de l’interprétation: « Je pense que l’on comprend notre monde à travers ces images. Est-ce que l’image n’est pas devenue la réalité du monde? Est-ce que ce n’est pas notre monde qui est illusion?»

Mention illustration Édouard Desroches | Montréal Campus

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