UQAMTrafic de psychostimulants dans le pavillon Judith-Jasmin

Ce texte est paru dans l’édition papier du 4 décembre 2019

Vyvanse et Concerta, ces médicaments distribués en pharmacie aux personnes présentant des troubles d’attention, deviennent de véritables drogues de performance lorsqu’ils se retrouvent entre les mains d’étudiants et d’étudiantes de l’Université du Québec à Montréal (UQAM) qui sont épuisé(e)s par leurs études. Pleins feux sur ce marché qui se développe sous le nez de la direction.

« Je lui ai apporté 30 Vyvanse et elle m’a apporté 150 ou 170 piastres? Je ne sais plus. » Rien de plus simple pour Anne*, étudiante en communication. Aux prises avec un trouble déficitaire de l’attention avec hyperactivité (TDAH), elle a transformé sa prescription en petite mine d’or.

Diagnostiquée depuis l’âge de sept ans, c’est elle qui a pris la décision en 2017 de cesser d’utiliser sa prescription de Vyvanse, un médicament stimulant le système nerveux central. « Je n’aimais vraiment pas les effets secondaires et je ne “tripais” vraiment pas à l’idée de prendre régulièrement une drogue qui est similaire à la cocaïne et à la MDMA », confie-t-elle.

Crime désorganisé

Anne est loin d’être seule dans son camp. Bon nombre d’étudiants et d’étudiantes de l’UQAM avouent refiler des médicaments qui augmentent la concentration, tels que Vyvanse ou Concerta, à leur entourage friand de ces psychostimulants.

L’administration a de la difficulté à avaler cette réalité. « Un tel réseau est illégal et criminel et fréquenter ces activités pourrait entraîner de sérieuses conséquences », prévient la directrice des relations de presse de l’UQAM, Jenny Desrochers. Une personne prise sur le fait serait même passible d’expulsion, selon Mme Desrochers.

Mais ce réseau entre les murs de l’UQAM est si bien caché que le Service de prévention et de sécurité n’a, à ce jour, jamais reçu de dénonciation ou de plainte concernant ce problème.

Simone* distribue elle aussi une partie de sa médication à ses collègues du baccalauréat en relations publiques. « Ce n’est pas un tabou du tout. […] Durant les examens, avant les examens… C’est presque comme une fierté pour eux d’en consommer », rapporte la fournisseuse.

Anne abonde dans le même sens. Selon elle, c’est un sujet récurrent et trop pris à la légère par la communauté étudiante.

« Je n’ai pas de diagnostic [de TDAH]. J’en achète [des psychostimulants] à des gens à l’occasion quand je vois que c’est vraiment nécessaire, quand j’ai procrastiné trop longtemps », explique Mathilde*, une fidèle consommatrice. Elle dit utiliser principalement le Vyvanse pendant sa mi-session ou sa fin de session pour mieux performer.

La possession de drogues de performance est un sujet autour duquel plane un climat convivial, croit-elle. « Tous ces gens qui ont des prescriptions, ce sont les personnes-ressources, dit-elle. Tout le monde leur demande du Vyvanse. Tu les repères, tu sais c’est qui.»

Bien qu’elles en bénéficient, Anne et Simone affirment que le trafic de médicaments d’ordonnance ne devrait pas être aussi banalisé et accessible. « Ce que je trouve “wack”, c’est que c’est presque une fierté de se dire Ah j’ai pris du Vyvanse avant de faire l’examen et j’ai eu telle note », explique Simone, en faisant référence à ces personnes qui obtiennent de bonnes notes grâce à leur consommation. Si une personne n’a pas besoin de prendre des psychostimulants pour améliorer sa concentration, elle est chanceuse et ne devrait pas en consommer, pense Anne.

Le symptôme, pas le remède

Ce phénomène n’est pas anodin, selon le professeur agrégé en psychoéducation à l’Université de Montréal, Jean-Sébastien Fallu. « Il y a un contexte social qui valorise l’usage des drogues », précise-t-il.

Il ne parle pas seulement du milieu universitaire, mais aussi de la société en général. « Il y a tellement de pression à la performance et de rôles à remplir que ça crée un contexte favorable [à la consommation] », dit-il.

M. Fallu ajoute même que la société occidentale en serait une où « il faut consommer pour faire la fête, consommer pour se lever et consommer pour s’endormir ». La prise de drogues, surtout dans des milieux compétitifs comme l’université, est ainsi presque valorisée, soutient le professeur.

L’usage de ces médicaments n’améliore pas nécessairement les capacités de mémorisation, selon M. Fallu. Pas plus qu’il n’aurait d’effet négatif sur le corps ou l’esprit si on en consomme « de façon ponctuelle ».

Claudia, une autre étudiante ayant cessé de prendre sa prescription pour pouvoir la vendre, raconte que tous et toutes ses ami(e)s en consomment régulièrement parce qu’il s’agit pour eux et elles d’une « super pilule magique ».

Celle qui revendait surtout lorsqu’elle étudiait au collège Jean-de-Brébeuf explique que plusieurs personnes avaient même tendance à ne pas consommer seulement dans le contexte de leurs études. « Les gens en achetaient pour maigrir, pour sortir, pour étudier », raconte-t-elle.

Prévenir plutôt que sévir

L’UQAM n’est pas tout à fait désarmée devant le phénomène, bien que l’Université ne semble pas avoir de pistes concrètes pour mettre un terme à ce trafic.

Selon Jenny Desrochers, l’établissement préfère adopter une approche « préventive et valorisante de la réussite académique, notamment avec son programme de soutien à l’apprentissage et à la réussite ».

Dans ce programme de sensibilisation se trouvent des conseils pour adopter de bonnes méthodes de travail durant les études.

Jean-Sébastien Fallu croit pour sa part qu’il est inutile pour l’université d’entreprendre des campagnes de sensibilisation. « Ça va vite sonner moralisateur et on ne va pas s’attaquer à l’essentiel », soit le climat de performance régnant à l’université.

Kevin*, un étudiant en communication à l’UQAM, consomme du Vyvanse plus régulièrement, bien qu’il ait d’abord commencé par le faire de façon récréative au secondaire « pour le high ». Désormais, il s’est habitué à en prendre lorsqu’il doit rendre des gros projets dans de courts délais.

Pour l’étudiant, cette consommation est sans graves conséquences et ne représente pas vraiment un dilemme. « Admettons que ton travail c’est de couper un immense terrain de gazon puis qu’on t’offre de le faire soit avec une tondeuse soit avec un tracteur à gazon. Tu peux aussi bien couper le gazon avec ta petite tondeuse et le résultat va être vraiment bien, mais c’est juste que c’est plus le fun d’être assis dans le gros camion », résume-t-il.

« L’idéal, ça reste d’avoir un équilibre de vie », explique Jean-Sébastien Fallu, car toute consommation comporte des risques pour la santé. Pour l’instant, la « solution miracle » à la surcharge de fin de session semble toujours disponible à bon prix et sans tabou pour plusieurs étudiants et étudiantes de l’UQAM.

*Ces noms sont fictifs puisque les intervenants et intervenantes ont préféré garder l’anonymat.

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