SociétéL’empreinte écologique de la cyberconsommation

Avatar Magalie Masson20 février 20206 min

Ce texte est paru dans l’édition papier du 4 décembre 2019

Chaque clic sur le Web génère du dioxyde de carbone (CO2). En 2019, le secteur du numérique a engendré à lui seul 2 % des émissions totales de gaz à effet de serre (GES) de la planète, selon le cabinet d’analyse Gartner. De plus en plus de données mettent en lumière l’impact environnemental de l’utilisation de la technologie et les dommages qu’il serait possible de prévenir en choisissant la sobriété numérique.

Le concept de pollution numérique inclut le cycle de vie complet d’un appareil électronique, explique la professeure au Département de science politique à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), Maya Jegen, qui se spécialise en politiques de l’énergie et de l’environnement. L’extraction des matériaux, le transport, la fabrication, l’utilisation du produit ainsi que le déchet électronique final font partie de ce cycle. 

Les plus grands dommages environnementaux ont lieu au début du cycle de vie de l’appareil, selon le coordonnateur marketing et développement chez Insertech, Saad Sebti. L’entreprise pour laquelle il travaille remet à neuf des appareils électroniques comme des ordinateurs, des tablettes numériques et des téléphones intelligents.

« L’étape de la fabrication est la plus polluante, dit-il. Nous parlons beaucoup des déchets technologiques, mais ces déchets ne représentent que la pointe de l’iceberg. »

Les appareils qui ne fonctionnent plus servent d’exemples pour dénoncer l’obsolescence programmée, un ensemble de techniques appliquées à un produit pour en réduire la durée de vie et augmenter le taux d’achat. Cette pratique permet aux entreprises de produire plus d’appareils, mais augmente le besoin en ressources matérielles et énergétiques de manière significative.

La production d’énergie, pour assurer le bon fonctionnement de toutes les activités numériques, est aussi une composante de la pollution numérique, comme l’envoi de courriels, le visionnement de vidéos ou de films, les onglets ouverts simultanément, le contenu sonore et les jeux en ligne.

Dans son livre How Bad Are Bananas ? : The carbon footprint of everything, le Britannique Mike Berners-Lee, considéré comme un expert en empreinte carbone, soutient qu’un courriel émet en moyenne quatre grammes en équivalent de CO2.

Le stockage de données est lui aussi un pollueur numérique. De grandes entreprises telles que Google et Facebook conservent leurs données dans des serveurs qui nécessitent de l’énergie pour fonctionner et être refroidis à toutes les heures. Il faut donc comprendre que les centres de données sont énergivores, mais que leur empreinte carbone peut différer selon le type d’énergie utilisé pour les alimenter.

Naviguer avec modération

Chaque individu peut poser des gestes quotidiens pour diminuer sa consommation énergétique du numérique. « C’est David contre Goliath, mentionne l’employé d’Insertech, en référence au combat des géants du Web comme Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft (GAFAM). Il y a certaines choses qui peuvent être faites [par les GAFAM], mais il faut que les changements viennent de la base, des consommateurs. »

Des entreprises comme Insertech récupèrent de l’équipement informatique d’entreprises et lui donne une seconde vie. Le matériel est réparé puis revendu au public, de sorte à prolonger la vie des appareils. Cette façon de faire vise aussi à lutter contre l’obsolescence programmée.

Lorsqu’il est question des courriels, les experts et les expertes conseillent de limiter l’envoi de pièces jointes ou la compression de fichiers, de supprimer le plus souvent possible les courriels indésirables et d’établir un filtre antipourriel pour éviter d’en recevoir de manière inutile.

Quant au service de diffusion en continu, il est préférable de télécharger le contenu dans l’appareil, plutôt que de le demander plusieurs fois au moteur de recherche. Il est aussi possible de faire sa part en utilisant des métamoteurs de recherche plus écologiques.

Ces derniers vont puiser leurs informations dans plusieurs moteurs de recherche différents et agissent comme intermédiaire entre l’utilisateur ou l’utilisatrice et le moteur de recherche original.

Ils ont la capacité de capter une partie des revenus publicitaires générés par les recherches sur Internet, selon le journaliste scientifique Charles Prémont, en entrevue à l’émission Moteur de recherche du 6 novembre dernier sur Ici Première.

C’est le cas par exemple d’Ecosia, un métamoteur de recherche qui tente de redonner 80 % de ses profits à des causes écologiques et à la protection de la forêt amazonienne. Quant à Lilo, il distribue une partie de ses revenus à des causes sociales ou environnementales, au choix des internautes.

Et ailleurs ?

À plus vaste échelle, des multinationales et certains pays revoient leur façon de consommer l’énergie numérique. Des centres de données peuvent être déménagés dans des endroits plus au nord, où le besoin en énergie pour refroidir les centres est amoindri.

Le Québec est d’ailleurs prisé par les multinationales pour ses énergies vertes, son climat et son hydroélectricité à bas coût et à faible empreinte carbone. Au cours des dernières années, les centres de données dans la province se sont multipliés.

En 2017, on en comptait environ une vingtaine, mais aujourd’hui c’est plus de 40 centres qu’on dénombre à travers la province, selon Hydro-Québec. « Un centre de données [à l’hydroélectricité] émet environ 95 % moins de GES que son équivalent utilisant de l’électricité produite au charbon », explique la journaliste scientifique chez Unpointcinq, Aurélie Lagueux-Beloin, en référence à une recherche du Centre international de référence sur le cycle de vie des produits, procédés et services. Les investissements dans les énergies renouvelables se font ainsi plus fréquents. Depuis 2017, Google utilise essentiellement des éoliennes pour alimenter ses parcs de serveurs.

En 2015, la France a légiféré sur le recours à l’obsolescence programmée. Si un consommateur ou une consommatrice est capable de prouver le délit, le contrevenant ou la contrevenante est passible d’une peine d’emprisonnement et d’une amende.

À l’instar de ce pays, le Québec pourrait bientôt se munir d’une législation similaire contre le recours à l’obsolescence programmée, puisqu’un projet de loi similaire a été déposé  à l’Assemblée nationale par des étudiants et des étudiantes de l’Université de Sherbrooke en avril 2019.

Bien que de grandes entreprises à l’échelle internationale aient la capacité de financer des réformes énergétiques, le constat est qu’ultimement, la meilleure façon de faire sa part en tant qu’internaute pour réduire sa pollution numérique est de limiter le temps passé devant l’écran, car chaque clic a un impact.

 

Photo | William d’Avignon MONTRÉAL CAMPUS

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