L’art vivant dans l’ombre de la culture populaire

Ce texte est paru dans l’édition papier du 4 décembre 2019

Le milieu des arts vivants subit la modernisation des plateformes de recherche numériques. Puisqu’il peine à fournir les éléments informatiques nécessaires à la découvrabilité de ses productions sur le Web, le secteur du spectacle est peu compatible avec les moteurs de recherche comme Google ou Yahoo.

Les milieux du théâtre, de la danse et de l’opéra accusent un retard en comparaison à d’autres industries culturelles en ce qui a  trait de l’accessibilité de ses contenus sur les différentes plateformes numériques. Le cinéma, par exemple, est plus compatible avec les métadonnées, la nouvelle méthode de collecte d’informations sur Internet.

La question « quels films puis-je voir au cinéma ce soir ? » demandée à un assistant vocal sur un cellulaire offre la réponse sur un plateau d’argent. Les assistants vocaux Siri et Bixby montre l’ensemble des longs métrages à l’affiche en plus d’indiquer leur genre, leur note selon le site de critiques cinématographiques Rotten Tomatoes ainsi que les heures de représentations, et ce, sans que l’utilisateur ou l’utilisatrice du téléphone n’ait à faire un seul clic.

La même recherche, concernant les représentations de pièces de théâtre, mène à un résultat nettement insuffisant. L’assistant vocal ouvre les pages de sites Web comme celles du Quartier des spectacles ou de Sors-tu.ca, qui rassemblent différents événements dans un même calendrier culturel. L’utilisateur ou l’utilisatrice doit faire ses propres recherches à travers ces sites pour découvrir les pièces à l’affiche afin de pouvoir se procurer des billets, qu’il ou elle doit ensuite acheter sur une page externe.

Le talon d’Achille du spectacle

L’écart entre le milieu des arts vivants et le milieu cinématographique s’explique notamment par l’utilisation des métadonnées dans le Web sémantique, ou Web 3.0, un modèle qui facilite le partage d’information entre des plateformes qui ne sont pas nécéssairement toujours compatibles.

L’intelligence des ordinateurs et des téléphones cellulaires se développe à partir d’une foule de données qui sont assemblées pour bâtir un ensemble de connaissances dans une sphère définie. Les données forment des milliers de liens, qui composent ces métadonnées. Ces dernières synthétisent des informations de base, par exemple l’auteur ou l’autrice, la date de création ou la taille d’un site Web, ce qui simplifie les recherches et la manipulation des données sur Internet.

Selon la cofondatrice du collectif La Culture Crée et gestionnaire de connaissances numériques pour le domaine culturel, Tammy Lee, les moteurs de recherche sont l’équivalent de bibliothécaires et les données, l’équivalent des livres.

« En ce moment [dans le secteur du spectacle], les moteurs de recherche sont capables d’aller chercher un livre en lisant son contenu, mais les livres ne sont pas classés dans la bibliothèque et ils n’ont pas de couverture. Ça complique énormément le travail des bibliothécaires », illustre la présidente-directrice générale de l’entreprise.

Le milieu des arts de la scène collige actuellement ce genre de données, mais n’a pas les moyens de les rassembler dans un graphe de connaissances, soit un réseau de liens formés de relations sémantiques entre les différents sujets. C’est à partir de cette forme de catégorisation des métadonnées que Google, Yahoo ou Bing suggèrent des événements à leurs internautes.

« Tout le monde en a trop dans son assiette », souligne la directrice des communications et du marketing au Théâtre Jean-Duceppe Marie-Claude Hamel.

« Je ne vois même pas comment on pourrait avoir quelqu’un à l’interne qui se penche sérieusement sur la question. Personne n’a le niveau de connaissance ou les ressources pour engager un consultant ou pour faire développer une API  [une interface de programmation] », poursuit-elle.

Une des solutions envisageables serait de créer un graphe de connaissances pancanadien, selon Frédéric Julien, directeur de l’initiative Un avenir numérique lié, qui s’intéresse aux métadonnées dans le milieu artistique.

« Les données graphes, c’est hyper utile parce que ça permet de mettre en relation des éléments qui sont très différents », mais qui peuvent tout de même se retrouver groupés ensemble, précise celui qui est aussi coauteur du rapport de recherche de l’Association canadienne des organismes artistiques (CAPACOA) Lier l’avenir numérique des arts de la scène.

Main dans la main

Afin de mettre sur pied une banque de connaissances pancanadienne, les intervenants et intervenantes du milieu du spectacle devront travailler ensemble, pense Frédéric Julien. « Ça prend un changement d’attitude, un changement de la façon d’entrevoir la compétition. Il faut qu’on sorte de nos modes de compétition actuels pour penser en termes de coopétition », dénote-t-il.

Marie-Claude Hamel, abonde dans ce sens. « Si tout le monde travaillait ensemble, ça serait très bénéfique d’harmoniser les données. Mais il y a une mentalité de “chacun fait ses petites affaires de son bord” dans le secteur culturel », explique-t-elle.

Une salle de spectacle québécoise présente rarement plus de dix représentations d’une même mise en scène par semaine. Ainsi, une seule salle de spectacle ne peut pas combler les désirs en arts vivants de l’ensemble d’une population.

Si les salles de spectacles s’allient toutefois  afin de créer une offre consolidée avec des pièces de différentes compagnies de théâtre et qu’elles rassemblent les informations propres aux différents organismes culturels en un ensemble de métadonnées compatibles sur le Web, tous et toutes en bénéficieraient, d’après Frédéric Julien. « Le consommateur en sera gagnant et les organismes artistiques [également] », précise-t-il.

 

Photo | William d’Avignon MONTRÉAL CAMPUS

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