À la uneSociétéLes Chaires de recherche du Canada, un mystère?

Avatar Maude Petel-Légaré11 avril 20165 min

Grandement critiqué pour une répartition inégale et une idéologie compétitive, le programme de Chaire de recherche du Canada demeure un pilier central pour la recherche fondamentale au pays.

Plusieurs critiques sont formulées à l’égard du programme de Chaires de recherches du Canada: un calcul bisannuel aberrant qui peut retirer le titulaire de ses fonctions en plein processus de recherche, une performance considérable exigée envers les titulaires et les sciences humaines mises de côté. Malgré cette stigmatisation, le programme est encore mis de l’avant pour positionner le pays sur l’échiquier mondial de la recherche.

À tous les deux ans, un calcul du secrétariat des Chaires de recherches du Canada détermine le nombre de chaires que peut posséder une université. «En janvier 2015, il y a eu une diminution dans la proportion des subventions. Nous avons donc dû réduire le nombre de chaires que nous avions», met de l’avant le vice-doyen à la recherche de la Faculté des sciences humaines de l’UQAM, Joseph Yvon Thériault. Lorsque cela arrive, l’université détermine quelle chaire élaguer. «Habituellement, lors de cette évaluation, il y a toujours une chaire qui est à la fin de son mandat, ce qui simplifie le calcul», soutient-il.  Toutefois, lorsque toutes les chaires sont occupées par des titulaires qui sont en plein processus de recherche, l’un d’eux est remercié de ses fonctions. Il cède de ce fait ses subventions et ne peut plus contribuer aux bourses étudiantes.

Cette évaluation bisannuelle engendre une constante compétition entre des chaires, puisque celles-ci peuvent se voir révoquées, même si leur mandat n’est pas à sa fin. L’ancien membre du CRSH et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en histoire et sociologie des sciences, Yves Gingras, s’indigne de cette façon de procéder. «Au nom de l’idéologie compétitive, le programme veut s’assurer que les chaires soient toujours à leur plein potentiel. Ce calcul aux deux ans est irrationnel, car une chaire est censée être active sur une période de cinq à sept ans», souligne-t-il. 

Performez, scientifiques!

Pour les titulaires de chaires de recherche, la pression est constante. Selon Joseph Yvon Thériault, le nombre de chaires attribuées aux universités est défini par la proportion des subventions que l’université reçoit des grands conseils subventionnaires fédéraux. «Si au Conseil de recherche en sciences humaines (CRSH), l’UQAM attire 5 % des fonds par des demandes de subventions de recherche du Conseil de recherche, elle aura 5 % des Chaires de recherches du Canada en sciences humaines», fait-il remarquer. La performance d’une université est déterminée par les subventions qu’elle reçoit et des recherches qu’elle effectue. «Avec les chaires, on veut s’assurer d’aller au-delà de ses capacités pour que dans tous les domaines, au choix des universités, la performance soit à son maximum», remarque l’ancien membre du CRSH. Puisque le pourcentage de recherche des «petites universités» (maritimes, régionales) n’est pas assez élevé, un nombre fixe de chaires leur est dédié. «Il y a tout de même une mesure d’équilibre qui se fait», observe Joseph Yvon Thériault.

Sciences humaines négligées ?

Le directeur de recherche et de l’action politique pour l’Association canadienne des professeures et professeurs d’université (ACPPU), Sylvain Schetagne, dont la priorité au cours des dernières semaines a été l’obtention d’un meilleur financement de la recherche fondamentale, déplore une mauvaise répartition financière au sein des différents conseils de recherche du Canada. «Il y a beaucoup plus d’argent qui va aux recherches en sciences de la santé et en sciences naturelles qu’aux sciences humaines»,dénonce-t-il.

Les 2000 chaires canadiennes sont distribuées dans trois secteurs scientifiques, soit 45 % au Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada (CRSNG), 35 % à l’Institut de recherche en santé du Canada (IRSC) et 20 % au Conseil de recherche en sciences humaines (CRSH).

Yves Gingras était membre du conseil d’administration du CRSH lors de la création du programme et a dénoncé cette «mauvaise» distribution. «On s’est battus pour qu’il y ait un pourcentage plus élevé en sciences humaines, puisqu’on représente environ 50 à 55 % du corps professoral canadien», défend-il. D’après lui, les chaires devraient être distribuées au prorata du personnel, puisqu’elles sont dirigées par des chercheurs. Malgré les revendications, le CRSH n’a obtenu que 376 des 2000 chaires. «Cette division est biaisée par les sciences de la nature et les sciences biomédicales», s’indigne Yves Gingras.

Bien qu’il y ait plusieurs critiques à l’égard du programme des Chaires de recherche du Canada, son objectif reste le même: élever le Canada au rang mondial des recherches scientifiques grâce à des titulaires de qualité. «Les scientifiques qui ont des chaires sont des chercheurs de pointe, qui ont un rayonnement à  l’international et qui sont capables d’attirer les étudiants dans leur programme de recherche», expose Joseph Yvon Thériault.

Le financement de la recherche demeure une priorité pour plusieurs. L’annonce du budget fédéral le 22 mars est une lueur d’espoir pour le directeur de la recherche et de l’action politique de l’ACPPU. «Dans les dernières années, la recherche fondamentale a été coupée de façon significative, de 10 à 15 %, et il fallait un refinancement. Celui-ci a été en partie annoncé dans le budget, remarque Sylvain Schetagne. C’est un pas vers la bonne direction, mais il y a encore du travail à faire».

Photo: Pixabay

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