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Avatar Benoît Lortie5 mars 20154 min

La bande dessinée au Québec est en pleine effervescence. Les maisons d’édition locales se multiplient et de plus en plus d’auteurs québécois y sont publiés, au grand plaisir d’un lectorat grandissant.

Au Québec, même si le noyau dur des lecteurs férus de bandes dessinées est restreint, certains auteurs deviennent très populaires. «Le phénomène de la série Paul de Michel Rabagliati sort du cadre normatif, il attire des lecteurs qui ne vont pas ensuite lire d’autres bandes dessinées», insiste le co-fondateur des Éditions La Pastèque, Martin Brault. Selon lui, il n’existe pas une ligne directrice de ce qu’est la bande dessinée québécoise. «On y va vraiment au pif, à l’instinct quand on choisit ou non de publier un auteur, ce n’est pas du tout une question de mode.» L’offre de bandes dessinées québécoises se diversifie grâce à la vision et à l’audace des créateurs d’ici.

La librairie Planète B.D. offre une grande sélection d’albums et presque toutes les publications québécoises s’y retrouvent. Le libraire Nicolas Robinson a remarqué certaines tendances locales. «On fait beaucoup moins d’autofiction qu’avant et, depuis les cinq dernières années, on voit de plus en plus de femmes qui font de la bande dessinée, je pense à Zviane, Sophie Bédard, Iris, Boum, etc.»

Puisque de plus en plus d’adultes lisent la bande dessinée et que l’offre ne cible plus principalement un public jeunesse, les librairies ont presque toutes aménagé une section spécialisée. Tout récemment, des maisons d’édition plus traditionnelles ont commencé à publier de la bande dessinée, comme les Éditions de l’Homme et Alto. «Les éditeurs retournent aussi à des publications plus anciennes, notamment Red Ketchup qui appartient aux années 1980, fait remarquer Nicolas Robinson. Étant donné la réalité des maisons d’édition, on fait encore peu de séries du côté québécois contrairement à l’Europe.» Le public potentiel étant restreint, même la série Paul se développe un album à la fois, attendant les prochains succès avant de continuer.

Il existe aussi des maisons d’édition qui offrent une visibilité aux artistes plus marginaux, comme Colosse, un collectif d’auteurs dont les publications sont disponibles seulement en ligne. Des projets plus expérimentaux et audacieux, qui auraient du mal à se vendre en librairie, peuvent ainsi voir le jour. L’éditeur l’Oie de Cravan s’intéresse à ce qui est étrange et poétique. Mécanique générale et La Pastèque proposent une sélection plus accessible au grand public. «En général, un auteur va toucher autour de 10 % des ventes de ses livres. C’est là qu’il devient avantageux de publier chez Colosse où l’auteur va récolter jusqu’à 60 % de ses ventes justement parce qu’il s’agit d’un regroupement d’artistes et non d’un éditeur au sens propre du terme», explique le bédéiste Jimmy Beaulieu.

Le président fondateur du Festival de la bande dessinée de Montréal (FBDM), François Mayeux, est de ceux qui veulent faire connaître le neuvième art pour qu’il trouve son public. «Le monde de la bande dessinée connaît une forte croissance et évolue beaucoup depuis environ une quinzaine d’années, dit-il. On peut vivre de la bande dessinée en étant publié au Québec avec un fort tirage, comme Michel Rabagliati ou en ayant la chance d’être publié en Europe comme Delaf et Dubuc avec la série Les nombrils.» Même si la chose n’est pas impossible, très peu d’artistes québécois arrivent à gagner leur vie. Beaucoup d’auteurs de B.D. font des activités connexes comme le jeu vidéo, l’animation, la scénarisation et plusieurs donnent des conférences et des ateliers dans les écoles.

Au diable les règles

Pour marquer une tendance qui se démarque de l’étiquette du jeune public ou encore de l’humour auquel le genre est associé, le terme graphic novel est souvent utilisé aux États-Unis et a été traduit par «roman graphique» en Europe. Selon Nicolas Robinson, cette terminologie n’est pas vraiment utilisée dans l’industrie québécoise. «C’est surtout un terme américain pour se distinguer du format comic book, ou encore il est utilisé par les médias et par les lecteurs qui veulent faire plus noble ou péter de la broue», fait-il remarquer.

Pour le bédéiste Jimmy Beaulieu, qui vient de publier Non-aventures, le roman graphique a toujours existé, mais jusqu’au début des années 1990, ce n’était pas vraiment quelque chose d’intelligent et de mature. Le plus souvent, les créateurs de ce type de bande dessinée restaient dans l’esprit ludique dont le seul but est de divertir. «Ce n’est pas un terme que j’utilise vraiment. Je ne veux pas me distinguer de la tradition», dit-il. Toutefois, le bédéiste se distingue beaucoup du style classique, car d’un chapitre à l’autre dans un même album Jimmy Beaulieu peut changer de médium. Même dans une scène, il peut changer son style visuel. Il aime transgresser les règles. «Ma démarche, j’essaie de ne pas la définir. Chaque fois que je trouve une explication, j’essaie de changer mon approche», précise le bédéiste qui a lui-même travaillé longtemps dans le milieu de l’édition alors qu’aujourd’hui il se consacre principalement à la création.

Le roman traditionnel intègre aussi de plus en plus d’illustrations dans ses pages. La beauté qu’offrent les dessins donne à l’objet du livre un caractère plus précieux qui plaît encore au collectionneur à une époque où tout semble aller vers le multimédia. Le FBDM qui attire plus de curieux veut contribuer à faire connaître la production locale lors de sa quatrième édition au mois de mai.

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