À la uneCulture« Break a leg! »

Avatar Ariane Labrèche19 novembre 20144 min

Danser demande une discipline de fer et une implication sans limites. Très exigeant pour le corps, les risques associés à cet art peuvent ruiner une carrière.

Lynn Simonson a dansé toute sa vie. Cette artiste américaine, reconnue à travers le monde et décorée du Encore Festival et de l’American Dance Guild, danse encore à 71 ans. Rares sont les danseurs qui pratiquent leur art jusqu’à cet âge, les blessures étant légion dans cette profession. Souvent mal équipés, les professeurs ignorent comment prévenir ces blessures et les danseurs en voient parfois leur carrière écourtée.

En faisant un saut dans une répétition pour Trépak dans le ballet Casse-Noisette, le soliste des Grands Ballets canadiens, Jean-Sébastien Couture, s’est blessé au nerf sciatique. Son cas est loin d’être unique. Être danseur professionnel représente tout un défi, que ce soit à cause des blessures ou la difficulté de trouver des contrats. «L’âge moyen de la retraite en danse est de 28 ans», remarque l’ex-danseur et physiothérapeute Sébastien Hamel. Ces artistes qui aspirent à une carrière professionnelle doivent répéter énormément afin d’atteindre un haut niveau. «En ballet classique, la quantité d’études nécessaire est d’environ sept ans, à raison de six jours par semaine, 11 mois par année. Ce sont des gens dévoués et qui ont la capacité physique de guérir rapidement», résume-t-il.

Les danseurs dont la carrière est abruptement interrompue par une blessure se retrouvent souvent devant un gouffre financier. «On a une moyenne de salaire qui est de 30 000 $ par année et on se retrouve avec un revenu nul ou l’aide sociale», déplore Sébastien Hamel. Ce ne sont pas tous les contrats qui donnent des assurances ou l’accès aux soins. «Les danseurs doivent faire appel à des services qui coûtent cher, comme la physiothérapie», explique-t-il.

 

Une mentalité à changer

La plupart des blessures sont causées par une technique qui force les étudiants à aller au-delà de leurs capacités de mouvement dans les articulations. À la suite de plusieurs blessures, Lynn Simonson s’est petit à petit mise à développer une nouvelle technique. «J’ai posé des questions aux docteurs, aux physiothérapeutes, j’ai étudié l’anatomie et je mets en doute constamment la posture et l’alignement», explique-t-elle. Selon la professeure, il faut adapter le mouvement à l’apprenti danseur, et non l’inverse. «La première étape est d’apprendre à connaître son corps et de ne pas accepter un mouvement ou un exercice si ça fait mal», affirme-t-elle.

Sébastien Hamel croit que la prévention pourrait faire des miracles. «Les ressources en danse sont pratiquement inexistantes. Ce ne sont pas tous les professeurs qui ont accès à l’information qui peut leur montrer comment enseigner d’une manière technique adéquate», explique-t-il. L’apprentissage de la gestion des blessures constitue un autre aspect crucial. «Ne pas dire qu’on est blessé et qu’on a mal peut entretenir une condition et la rendre pire», remarque-t-il.

 

Culture du silence

La plupart des danseurs ont pour réflexe de cacher une blessure. «Souvent, les danseurs vont pousser dans la douleur pour avoir la chance de faire ce qu’ils aiment», remarque Jean-Sébastien Couture. Bien que les danseurs se confient en général l’un à l’autre s’ils se blessent, la situation est toute autre quand il est question de leurs supérieurs. «Plus la relation d’autorité est forte, plus les gens vont avoir de la difficulté à en parler avec leur supérieur hiérarchique, soit la chorégraphe ou le répétiteur. Quand il y a une certaine relation de proximité, c’est plus facilement abordé», explique Sébastien Hamel. Les danseurs qui travaillent au sein d’une grande compagnie ne sont pas sans ressources. «Il existe des regroupements et des assurances», note Lynn Simonson. Au Québec, seules quelques grandes compagnies, comme les Grands Ballets canadiens, offrent une telle protection. «Les danseurs peuvent aussi se tourner vers le Regroupement québécois de la danse, ou la CSST», remarque Sébastien Hamel.

Certains danseurs n’osent toutefois pas toujours contacter la CSST. «Si on fait une réclamation, la prime d’assurance augmente. Les danseurs savent que s’ils se blessent et font appel à la CSST, la compagnie va avoir moins de ressources l’année prochaine», note le physiothérapeute. Lynn Simonson croit toutefois que l’art de la danse pourra être pratiqué de plus en plus longtemps. «La connaissance de la science de la danse augmente et les professeurs commencent à enseigner avec une meilleure conscience de l’anatomie des gens», affirme-t-elle. Une meilleure prévention permettra peut-être aux danseurs de fouler les planches pendant plusieurs décennies et espérer faire de cette profession une carrière autre qu’éphémère.

 

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Cordonnier mal chaussé

Les ballerines devaient auparavant remplir des conditions physiques bien établies avant de pouvoir fouler les planches du Bolchoï ou de l’Opéra de Paris. Lorsque certains danseurs devenaient professeurs partout au monde, ils inculquaient naturellement ce que leur corps était capable de faire. «Ils n’avaient pas conscience que les autres n’avaient pas tous le même corps qu’eux», explique Lynn Simonson. La technique qu’ils enseignaient ne convenait donc pas à tous les danseurs qu’ils rencontraient. «Ils ont imposé l’image qu’ils désiraient sur des corps qui n’étaient pas prédisposés mécaniquement à faire certains types de mouvement», note la professeure.

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