À la uneSociétéL’avenir appartient à ceux qui se lèvent tard

Étienne Cournoyer2 avril 20144 min

Ampoules, lampadaires et panneaux lumineux de ce monde peuvent craindre pour leur sécurité d’emploi avec l’arrivée d’une nouvelle tendance. La science commence à s’immiscer dans l’organisation urbaine pour adapter son rythme à celui recommandé par les chronobiologistes.

Dormir quelques heures supplémentaires le lundi matin représente un rêve inatteignable pour plusieurs écoliers. À Bad Kissingen, petite ville allemande, ce sera bientôt une réalité. Située au cœur de la Bavière, la municipalité compte mettre sur pied une nouvelle forme d’organisation urbaine, basée sur la lumière. Pour mener le projet à terme, la ville compte modifier la luminosité de son éclairage public et considère même abolir l’heure d’été pour optimiser la vie de ses habitants. S’appuyant sur la science du sommeil, les bénéfices du projet sur la santé ravissent les experts. Des limites évidentes s’imposent au modèle, peu applicable dans une métropole comme Montréal.

Pour mettre le projet de chronobiologie en place, la communauté allemande s’est associée avec d’éminents chercheurs spécialisés en la matière. Cette science, assez récente, étudie les rythmes biologiques des humains et leurs impacts sanitaires. «Ça peut être le cycle éveil-sommeil tout comme le temps d’un simple battement cardiaque», éclaircit le directeur du laboratoire de chronobiologie moléculaire de l’institut Douglas, Nicolas Cermakian. Également professeur à l’Université McGill, il connait plusieurs des chercheurs impliqués dans le projet-pilote de Bad Kissingen et applaudit leur initiative. «C’est sans aucun doute une idée vraiment intéressante et novatrice pour répondre aux problèmes occasionnés par le manque de sommeil», croit-il. Selon lui, l’omniprésence de lumière contribue aux ennuis de santé de la population. «C’est un problème récurrent dans le dernier demi-siècle. La lumière est partout et ça augmente les risques de cancers et de problèmes cardio-vasculaires», avance-t-il.

Vulgarisatrice scientifique pour The Atlantic, Julie Beck s’est rendue à Bad Kissingen pour observer la situation. «La ville est surtout composée de retraités, de touristes et de quelques familles, explique-t-elle. Les jeunes adultes préfèrent la folie des grandes villes voisines comme Nuremberg ou Munich.» Elle rappelle que le projet n’en est encore qu’à ses premiers balbutiements. Les données de la population sont présentement recueillies avec l’aide d’un recensement Internet. Cette consultation vise à établir le chronotype de chaque habitant. «Un chronotype, c’est pour établir à quel moment de la journée on a de l’énergie et de la vigilance, précise Nicolas Cermikian. On peut établir si quelqu’un est matinal ou tardif, mais ça concerne aussi notre température corporelle ou nos niveaux d’hormones».  L’objectif du projet est d’utiliser ces résultats afin d’optimiser des services publics, comme l’élargissement des heures d’ouvertures des cliniques et hôpitaux. «Ils n’ont pas encore l’argent pour faire tout ce qu’ils comptent réaliser», estime toutefois la vulgarisatrice scientifique.

La possibilité de gagner une heure de sommeil par la disparition du changement d’heure emballe très peu Nicolas Cermikian. «Logistiquement, c’est vraiment difficile et peu cohérent d’avoir une seule ville qui vit dans un autre fuseau horaire que le reste du pays, estime le chercheur. Ce n’est pas en modifiant l’horaire qu’on va améliorer le rythme biologique d’une population.» Le directeur du laboratoire de chronobiologie assure que la calibration des rythmes biologiques peut cependant se faire d’autres façons. «Beaucoup dérogent de ce qui est recommandé dans la vie urbaine, mais notre santé n’en est qu’optimisée que si on s’y conforme, explique-t-il. Mieux écouter son corps lorsqu’on est fatigué ou quand on a faim est un pas en avant.»

Une idée pas si lumineuse

Urbaniste et chargé de projets à la Ville de Trois-Rivières, Pascal Bouchard doute du réalisme d’application d’un tel projet à une grande ville comme Montréal. Selon lui, une municipalité où les travailleurs sont majoritaires n’a pas les capacités de changer son mode de vie actuel. «Ça dépasse la simple organisation urbaine, c’est la société complète qui peut être affectée, affirme-t-il. Changer l’heure scolaire sans changer l’horaire de travail des gens, ce serait un désordre affolant.» Julie Beck pense que différentes alternatives inscrites dans la lignée de la chronobiologie pourraient être étudiées par les grandes villes. «Je ne sais pas si c’est vraiment possible, mais placer les examens uniquement l’après-midi pourrait être une solution aux problèmes de sommeil et rendrait les jeunes plus alertes», propose la journaliste.

Les problèmes spécifiques liés à l’exposition à la luminosité laissent perplexe l’urbaniste. «L’exposition à la lumière dans une grande ville, c’est inévitable, estime-t-il. On ne peut demander à une métropole de réduire son activité pour le sommeil, malgré les bonnes intentions.» Selon lui, la grande majorité de la lumière nocturne absorbée par les citoyens provient de leurs propres résidences. «La seule chose qui serait possible et réaliste, ce serait de baisser l’éclairage public ou de le déplacer ailleurs», croit-il.

Julie Beck doute de la propagation massive du modèle de Bad Kissingen, mais elle ne s’étonnerait pas de voir plusieurs autres stations thermales reproduire le modèle pour séduire les touristes. Pascal Bouchard en arrive aux mêmes conclusions. «Je ne peux nier que c’est vraiment intéressant d’un point de vue touristique, avoue-t-il. Pour tout le reste, ce serait un cauchemar à mettre en place.»

Crédit photo: Michael P.

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