À la uneSociétéBébés submergés

Avatar Laura Pelletier B26 septembre 20124 min

Impuissante devant la montée d’Internet, la loi n’empêche pas Barbie et Ronald McDonald d’infiltrer l’imaginaire des enfants.

De clic en clic, Maria, huit ans, navigue avec facilité d’un site Internet à un autre. Alors qu’elle habille des poupées virtuelles, elle est bombardée d’annonces chinoises,allemandes et américaines. La publicité visant les moins de 13 ans est interdite au Québec par la Loi sur la protection duconsommateur. Sur la Toile, les frontières séparant les pays s’effacent et la législation perd du poids.

Pour déterminer si une publicité vise les enfants de la BelleProvince, l’Offi ce de la protection du consommateur (OPC)se fi e sur plusieurs critères:la langue, l’allure, l’endroit de diffusion, le contexte général dans lequel elle s’insère, la nature du produit, l’existence du produit au Québec, etc. «Une publicité de vaisselle aux couleurs brunes et beiges n’attirera pas l’oeil et ne suscitera pas l’intérêt d’un enfant. Elle sera donc tolérée», donne en exemple une avocate de l’OPC, Me Nathalie Jackson.

Selon son collègue et relationniste Jean Jacques Préaux, les sites basés dans des pays étrangers ne connaissent pas nécessairement la Loi québécoise sur la protection du consommateur et ses articles concernant la publicité pour les enfants. L’organisation doit parfois contacter des compagnies étrangères pour leur demander de retirer certaines publicités qui y contreviennent.«Nous avons ainsi obtenu une entente avec Disney Online studio, qui a modifié son site web pour le Québec, expose Me Nathalie Jackson. Nous avons aussi averti des compagnies de jeux vidéo qui étaient à la limite de contrevenir à notre loi. Elles ont alors modifié les publicités de leur site, choisissant des produits pour adultes.» Certaines compagnies refusent toutefois de coopérer. Dans de tels cas, puisque l’OPC n’a pas le pouvoir de sanctionner des entreprises étrangères, il ne peut que mettre en garde les Québécois par voie de communiqués.

Modernisation tardive

«Nos règles en matière de publicité ne sont pas à jour»,regrette le professeur de droit à l’Université Laval Serge Kablan, lui-même père d’un jeune garçon. C’est selon lui un problème propre à toutes les lois qui tentent de régir le cyberespace. «On n’arrive pas à suivre la technologie.» Depuis cinq ans, les compagnies mettent en application des articles modernisés de la Loi sur la protection du consommateur, mais tout cela a été fait un peu tard, estime le professeur.

Les créateurs de cette loi n’avaient pas prévu l’ampleur que prendrait la technologie dans le monde publicitaire, explique le relationniste de presse de l’OPC, Jean Jacques Préaux. «Quand la loi a été créée, en 1978, il n’y avait pas toute cette problématique autour d’Internet. Il y avait environ huit cellulaires qui circulaient au Québec et c’était tout!» Le relationniste ajoute que le processus de modernisation demande beaucoup de travail et de temps, puisqu’il faut consulter des chercheurs, des spécialistes et des commerçants. Afin d’éviter de traîner un retard continuel sur les technologies, Serge Kablan exhorte l’OPC de rendre la loi assez flexible pour en suivre l’évolution.

Le professeur de droit juge que le web est un univers trop vaste pour qu’on ne se fie qu’à la Loi sur la protection du consommateur pour le réglementer. Pour lui, l’industrie de la publicité doit elle aussi fi xer ses propres balises. «Ces dernières n’auront pas la même force juridique qu’une loi, mais elles aideront le législateur à imposer des peines à ceux qui dépassent les limites.»

Modernisation ou non, Jean Jacques Préaux admet qu’il est impossible de contrôler tout ce qui se fait sur Internet. «Personne sur la planète ne peut couvrir tout le cyberespace, pas même Google!» Me Nathalie Jackson rappelle quant à elle le but de la Loi sur la protection du consommateur, qui n’est pas de contrôler l’entièreté de la publicité web, mais bien de s’assurer que les enfants québécois n’en soient pas la cible.

Le responsable des communications et du développement à l’Union des consommateurs,Charles Tanguay, croit pour sa part qu’il y aura toujours des compagnies qui ne respecteront pas la loi. À ses yeux, la meilleure façon de protéger ses enfants est de les encadrer et de porter plainte si l’on voit un site problématique. «Il ne faut pas mettre l’ordinateur dans un lieu isolé de la maison et il est essentiel de leur apprendre à être critiques envers la publicité.» Me Nathalie Jackson abonde en ce sens, ajoutant que les bambins sont constamment exposés à des messages commerciaux, que ce soit dans la rue, à la télévision, ou sur Internet.

La sensibilisation des enfants au marketing devrait aussi être intégrée au cursus scolaire, estime Jean Jacques Préaux. «Depuis qu’Internet est entré dans les chaumières et dans les écoles, le rôle des parents et des enseignants a changé. Avec toute technologie viennent des responsabilités.»

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Publicité sur mesure

Lorsqu’ils parcourent des sites basés de Shanghai à Paris, les enfants s’aventurent dans un amalgame de publicités de plus en plus adaptées à leurs intérêts. «On est suivi à la trace. Le contenu de notre compte Gmail est filtré. La publicité que l’on voit est donc faite sur mesure pour nous. Les logiciels ne connaissent pas l’âge de la personne qui navigue, donc même des enfants de moins de 13 ans sont soumis à ce pistage», s’inquiète le professeur agrégé de droit à l’Université Laval, Serge Kablan.

Illustration: Andrée-Anne Mercier

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