SociétéUne religion branchée

Camille Carpentier29 février 20124 min

À l’ère du 2.0, le sikhisme est une de ces religions qui utilise abondamment les nouvelles technologies de la communication pour garder le contact entre ses fidèles.

Le sous-sol de la Gurdwara Saheb de Dollard-des-Ormeaux embaumait les épices et la friture. Dans la cuisine, deux femmes s’activent autour des fourneaux alors qu’un homme distribue du thé chai brûlant. Dans ce temple, le va-et-vient est constant: il est le deuxième en importance parmi les huit établis sur l’île de Montréal, et le lieu de rassemblement d’une communauté sikhe de près de 3 000 adeptes.

Radio, télé, Internet: c’est au tour des religions de toutes natures de se convertir aux moyens de communication du monde moderne. Du Jedisme – culte voué à la force Jedi – à l’Islam, les fidèles de tous horizons ont aujourd’hui de plus en plus d’outils pour entretenir leur foi et rester en contact avec leur communauté ethnique et religieuse. Loin d’échapper au phénomène des télécommunications, le sikhisme est une de ces religions qui a su utiliser le Web et les médias pour accroître sa visibilité et son accessibilité.

Dans les 25 dernières années, la communauté sikhe de Montréal a grandi de façon substantielle. Depuis les troubles politiques entre 1985 et 1995 dans la région indienne du Pendjab, berceau du sikhisme, sa population n’a cessé de grandir. Aujourd’hui, elle regroupe près de 15 000 fidèles.

Jasvir Sandhu est un Sikh originaire de l’Inde. Dès son arrivée au Québec en 1988, il a senti «le besoin des Sikhs d’avoir une radio dans leur propre langue». L’année suivante, l’homme fervent achète 30 heures d’antenne par semaine à la radio privée CFMB de Montréal et développe sa propre émission radio pendjabophone. Quelques années plus tard naît la radio Humsafar, qui signifie «voyager ensemble». Après 11 ans d’opération, Humsafar est le poste sud-asiatique le plus écouté de la région métropolitaine, avec plus de 18 000 paires d’oreilles. Le fondateur et directeur de la station accorde ce succès par la variété du contenu et des sujets abordés. Actualité quotidienne du Pendjab, rediffusion des prières, Bollywood, vieux succès de la musique indienne, talk shows… les émissions diffusées sont destinées à la communauté sikhe immigrante qui souhaite garder contact avec sa terre natale. «Nous discutons de tout en ondes, affirme Jasvir Sandhu en sirotant une tasse de thé indien. Notre programmation rejoint autant les plus jeunes que les plus vieux. Nous diffusons dans les quatre langues parlées en Inde: le Panjabi, l’Hindi, l’Ourdou et l’Anglais.» Le directeur, qui est aussi rédacteur de chef du Desi Times, un journal hebdomadaire penjabophone distribué à 10 000 exemplaires dans l’ensemble de la ville de Montréal, ajoute que la programmation s’adresse principalement aux gens originaires du Pakistan et de l’Inde. «Bien que nous ne nous orientions pas exclusivement vers un auditoire sikh, la plupart de nos auditeurs le sont».

Autre outil de communication allègrement utilisé par la communauté sikhe: le site Internet Sikhnet.com, qui offre de multiples façons pour les adeptes du monde entier de vivre leur religion. On y retrouve de multiples forums de discussions et des articles sur l’histoire du sikhisme, ainsi que des liens vers des stations de télévision et des sites externes tels que SikhiWiki, un site à l’allure encyclopédique exclusivement consacré à la religion sikhe. Il y a même un jeu interactif dans lequel le joueur gagne des points lorsqu’il accomplit l’action «d’honorer ses parents» ou encore de «méditer sur l’autel».

Ce virage vers le cyberespace est un passage inévitable pour les religions modernes, estime le professeur au Département de sciences des religions de l’Université de Montréal, Fabrizio Vecoli. Pour les fidèles émigrants, Internet et médias spécialisés deviennent essentiels. «La nécessité d’Internet varie selon l’éclatement de la communauté, estime le professeur. S’il y a dispersion, alors le Web peut devenir fondamental. Cela permet au groupe religieux de vivre une vie commune malgré l’éloignement.»

Le Sikh Jasvir Sandhu a trouvé une façon d’élargir radicalement la portée de la radio Humsafar. Depuis quelques semaines, les auditeurs de partout peuvent écouter la radio directement sur leur téléphone mobile. «Beaucoup de nos auditeurs aiment nous écouter sur la route, mais plusieurs se plaignaient qu’ils perdaient le signal après un moment, explique-t-il. Maintenant, ils peuvent nous écouter partout sur leur cellulaire ou leur iPhone simplement en composant un numéro de téléphone». Au cours de sa première semaine d’existence, les cotes d’écoute téléphonique sont passées de 200 à plus de 1 000 auditeurs.

Bien plus qu’un groupe religieux, les Sikhs montréalais forment une réelle communauté. «Tout est fait par la communauté du quartier, affirme avec un brin de fierté un membre du comité organisateur du temple, Mukhbir Singh. La Gurdwara est ouverte 24 heures sur 24, il y a toujours de la nourriture disponible pour qui en veut.»

Le jeune homme de 24 ans fait partie de la portion minoritaire de la communauté sikhe à être née au Québec. Avec une population encore à 80% émigrante, Mukhbir Singh estime qu’il est important pour tous d’avoir un moyen de garder contact avec leur pays d’origine. À l’entrée de la salle de prière, une poignée d’hommes arborant la barbe et le turban – caractéristiques du sikhisme – sont rassemblés autour d’un appareil radio. «Ils écoutent Radio Humsafar», lance Mukhbir Singh. Immobiles, les hommes écoutent avec attention les nouvelles que transmet la radio, leur principale moyen de se rapprocher un peu de leur Inde natale.

Crédit photos: Camille Carpentier

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