Non classéLa relève se réalise

Florence Sara G. Ferraris21 avril 20115 min
De Cannes à Abu Dhabi, le documentaire de l’étudiante Zayne Akyol est à l’image de son auteure, toujours en mouvement. Au cœur de ses projets, l’histoire de ses origines kurdes. Elle est la mise en abyme de ses questionnements: la relation entre le réalisateur et ses protagonistes.
 
Photo: Mathieu Harrisson
 
 
Zayne Akyol et son équipe s’apprêtent à s’envoler pour la Turquie. L’équipement est prêt, les valises bouclées. Seule la réalisatrice manque à l’appel. Un de ses coéquipiers reçoit un coup de téléphone. Zayne est hospitalisée en raison d’une embolie pulmonaire. La jeune femme cloue son équipe au sol. Le documentaire est mis sur la sellette.  Mais une fois  Zayne rétablie, le trio achète aussitôt de nouveaux billets d’avion. Zayne est comme ça: passionnée et déterminée.
 
Rien n’arrive par hasard: voilà le credo de la jeune réalisatrice de 23 ans. Ses longs cheveux noirs rabattus vers l’arrière, c’est dans un éclat de rire que cette diplômée en cinéma à l’UQAM parle de son parcours. «Pourquoi le cinéma? Ç’a été un coup de tête, puis un coup de cœur.» D’abord prédestinée aux sciences, la jeune femme surprend son entourage au moment de son inscription au cégep lorsqu’elle choisit de troquer sarrau et becher contre une caméra. Depuis, elle a fait son petit bonhomme de chemin. Des résidences du Cégep Montmorency, elle a migré vers la métropole pour des études cinématographiques à l’Université de Montréal, qu’elle juge rapidement trop théoriques. Elle tente alors d’entrer dans le programme à l’UQAM, plus pratique. Échec. Elle essaie à nouveu l’année suivante. Elle est finalement acceptée. De la détermination pure.
 
Son dernier court-métrage, Iki bulut arasinda – Sous deux ciels a été encensé par la critique et a remporté de nombreux prix, notamment aux 29e Rendez-vous du cinéma québécois de février dernier. Depuis, son court-métrage produit dans le cadre du baccalauréat a voyagé jusqu’aux Émirats arabes unis, où il a été présenté au Festival de films d’Abu-Dhabi en octobre dernier. Le documentaire de 31 minutes sera aussi projeté en mai sur les écrans du prestigieux Festival de Cannes dans le cadre des Short Film Corner, la division des courts-métrages. Zayne y raconte le sacrifice de sa tante, Isminaz.
 
Arrivée il y a quatre ans au Canada à l’âge de 36 ans, la cuisinière de métier a tout laissé derrière elle – mari comme enfants. «Je devais faire ce documentaire, explique la réalisatrice. Ça allait de soi. J’avais déjà une belle relation avec ma tante et je voulais raconter son histoire.» Pour capter témoignages et images, la nièce d’Isminaz et ses deux coéquipiers étudiants se sont rendus jusqu’en Turquie, pays d’origine de la jeune femme. «C’était la seconde fois que j’y retournais depuis mon arrivée ici, précise-t-elle. Nous logions chez mon oncle, le mari de la femme dans le film.»  
 
En 1991, la petite Zayne a quatre ans et demi lorsque son père, d’origine kurde, réussit à la faire immigrer avec le reste de sa famille en Amérique du Nord. Représentant presque 25% de la population, ce peuple est ostracisé depuis des générations en Turquie. «La guérilla venait souvent demander de l’aide chez nous, raconte la jeune femme. Après, c’était l’armée qui débarquait.» Des souvenirs qui guident la réalisatrice dans ses choix de documentaires. La question kurde, la guerre et l’immigration sont des thèmes récurrents de ses projets. «Je parle de ce que je connais, de ce qui se rapproche de ma vie.» 
 
Si la jeune femme a choisi de se concentrer sur le réel, elle ne rejette cependant pas la possibilité de faire un jour de la fiction. «J’ai choisi le documentaire parce que c’est plus facile, avoue la jeune femme, en esquissant un sourire. Il y a un état émotif très humain dans ce genre de cinéma qu’on ne retrouve pas ailleurs.» Elle ajoute que s’il est déjà difficile de communiquer une émotion dans la vraie vie, ça l’est encore plus de créer une œuvre de A à Z. 
Relation cinématographique 
«Pour moi, une entrevue est une chose très intime, confie la jeune femme. Je n’ai pas envie d’arracher une émotion à mon intervenant. Il faut que la personne veuille me la transmettre, qu’elle témoigne d’elle-même. Je développe mon cinéma en essayant d’établir une relation. Quand tu parles à quelqu’un, tu as une vue d’ensemble, une capacité d’abstraction, atteste-t-elle en cadrant avec ses mains. Avec une caméra, tu peux attraper des moments, des images précises, qui ne sont plus nécessairement la réalité.» Pour la cinéphile, l’absence de naturel n’entache pas la véracité d’une image. «Certaines personnes ne seront jamais à l’aise devant une caméra, soutient-elle en donnant comme exemple sa cousine. Je la filmais de dos et on pouvait ressentir son mal-être, son malaise face à l’objectif, face aux questions. Et c’est ce qui était beau.»
 
Cette quête de vérité à travers l’image, Zayne Akyol l’explore dans une maîtrise à l’UQAM sur la relation entre réalisateur et protagonistes. Car si son baccalauréat a comblé son désir d’expérimenter, elle souhaite aller plus loin que son instinct. «J’ai besoin d’une théorie pour soutenir mon art, reconnaît-elle. J’ai besoin de penser au cinéma, à ce qu’il permet. Il y a plusieurs méthodes. J’ai eu un professeur qui confrontait les gens, qui forçait la création d’une bulle d’intensité pour faire transparaître des émotions à l’écran.» Pour sa part, la jeune femme concède que ce n’est plus tant la technique qu’elle recherche, mais plutôt la sensibilité, cette émotion qui transcende l’image. «Parfois, la caméra capte autre chose. Je ne sais pas vraiment comment l’exprimer. C’est comme essayer de comprendre ce qui se passe lorsqu’une âme en rencontre une autre.» 

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