Non classéUn coup de pouce pour effleurer le 7e ciel

Estelle Cote-Sroka30 mars 20119 min
À partir d’un certain degré, un handicap physique devient une barrière à l’épanouissement sexuel. Pour la faire tomber, le Centre d’hébergement Centre-Ville-de-Montréal a conçu un nid d’amour adapté aux besoins de ses résidents lourdement handicapés.
Photo: Frédérique Ménard-Aubin
 
 
Le jour J est arrivé. C’est au tour de Chantal* et François*, un couple de résidents du Centre d’hébergement Centre-Ville-de-Montréal (CHCVM), d’avoir accès à la Chambre de l’intimité. Les deux amoureux ont réservé la petite salle aux allures de chambre d’hôtel de luxe depuis un moment. Deux préposés aux bénéficiaires leur ouvrent les portes, avant de les déshabiller. Ils les placent ensuite dans la position désirée, sur les deux lits rapprochés pour l’occasion. Les portes se referment. Le couple dispose alors d’environ deux heures pour vivre leur moment d’intimité, en toute sécurité.
 
Depuis 2004, les 200 résidents lourdement handicapés du CHCVM disposent de l’Antre-nous – autre nom de la Chambre de l’intimité. Toute la communauté du CHCVM s’est appliquée à la conception de ce cocon propice aux rapprochements, qui permet aux résidents de consommer leur amour à l’abri des regards et dans un environnement sécuritaire. Une télévision, un lit double constitué de deux lits simples reliés au moyen d’un mécanisme de manivelle, un lavabo, et une petite table constituent l’aménagement. Un lève personne a aussi été installé pour les besoins particuliers des résidents, à 99% en chaise roulante. La décoration change au gré des saisons et des fêtes, comme la Saint-Valentin. Loin d’être réservé seulement aux couples, le local est aussi disponible aux personnes seules qui veulent se masturber ou écouter un film érotique en paix.
 
La chambre est d’autant plus la bienvenue que les limitations physiques des handicapés n’enlèvent ni les besoins sexuels ni le droit à la sexualité. Mais difficile pour ceux résidant en institution de profiter de moment d’intimité, car les amants ne résident pas toujours dans la même chambre. De plus, les lits ne sont pas adaptés pour les ébats amoureux.
 
Petit bémol, le service incluant la mise au lit par des préposés aux bénéficiaires volontaires est offert le mercredi après-midi seulement, de 13h à 16h. Le reste de la semaine, les couples y ont accès, mais simplement pour partager un moment en duo, comme écouter un film ou manger un repas en tête à tête.  Les résidents du CHCVM reçoivent tous au minimum de trois heures de soins par jour, que ce soit pour manger, se brosser les cheveux ou faire leur ménage. Ils sont donc dépendants de l’aide des préposés aux bénéficiaires pour savourer leur intimité.
Moment de grâce
Les besoins sexuels des résidents ont frappé de plein fouet la direction du Centre pour la première fois en 1985, lorsqu’il a accueilli un groupe de jeunes atteints de sclérose en plaques. «Dans leur désir de vivre, ils avaient le désir de flirter», explique Guy Taillon, psychologue et conseiller en intervention au CHCVM. Mais à l’époque, la pensée institutionnelle l’a emportée sur les besoins des patients. Comme solution de rechange, les employés référaient les résidents à des hôtels et motels adaptés. «On venait de mettre le doigt sur quelque chose de sensible, met en relief Guy Taillon, parce qu’encore aujourd’hui, certaines personnes se demandent si les handicapés ont le droit de se reproduire et si ça rend un service à la société.»
En 1999, un couple a demandé au directeur de l’institution s’il était possible de les aider à retrouver une intimité sexuelle. Après cinq années de tergiversations, la Chambre de l’intimité est née, avec un budget de 20 000 $.
 
Présentement, seules les personnes aptes ont droit au service. «Quelqu’un d’inapte, c’est quelqu’un qui a des atteintes cognitives qui ont un impact sur sa capacité de compréhension et qui, en bout de ligne, a besoin d’aide et de protection», résume Alexandra Méthot, travailleuse sociale qui reçoit les demandes de réservation pour la Chambre de l’intimité.
 
Pour éviter les abus, les responsables du CHCVM rencontrent les couples avant de donner leur feu vert. Le but de ce rendez-vous est de vérifier le consentement des deux personnes, de les aiguiller sur leur sexualité et de prévenir les risques. Le Centre accueille tant les personnes vivant en institution depuis leur naissance que depuis peu. Comme l’éducation sexuelle n’est pas une priorité en institution, les intervenants s’assurent aussi que tous aient des connaissances de base en sexualité. «Il y a quelques années, on a rencontré une femme de 40 ans qui ne connaissait pas la différence entre l’appareil génital mâle et femelle», lance Guy Taillon. Le personnel invite aussi les couples à discuter de leurs attentes et objectifs, tout comme à prendre conscience de leurs limites physiques. Guy Taillon suggère même aux résidents de s’inspirer du Kama Sutra pour trouver des positions qui leur permettra d’atteindre le septième ciel. «Mon amoureux et moi, on est capable de s’embrasser et de se coller, mais on ne réussit pas la pénétration, confie Josée*, atteinte de sclérose en plaques. Une fois on l’a presque réussie, et ça, c’était mon plus beau moment dans la Chambre. Mais c’est très frustrant, parce qu’on sait que tout ce qu’on veut faire, on ne le réussira pas.»
 
Depuis quelques années, Josée et son amoureux sont cloués sur leurs chaises roulantes. Malgré la maladie, ils se rejoignent souvent dans la Chambre de l’intimité et profitent de ses avantages, tout en n’ayant d’autre choix que d’accepter ses défauts. Les étapes préparatoires, par exemple, font perdre aux résidents une heure sur trois, en incluant la mise au lit. «En deux heures, il faut que tu aies eu une jouissance en quelque sorte et, en plus c’est juste le mercredi après-midi. Je t’avoue que ce n’est pas évident», déplore Jean, depuis peu en institution et atteint de la sclérose en plaques. «Comme c’est programmé, certaines personnes croient que ce n’est pas naturel. Mais avec un peu d’imagination, ça peut devenir tout aussi agréable», allègue Nicole Desjardins. Sexologue clinicienne depuis 13 ans, elle fait valoir que ces moments peuvent s’organiser à l’avance, telle une fin de semaine d’amoureux. Ces rendez-vous coquins sont un peu comme les relations extraconjugales, «ça se planifie», lance-t-elle à la blague.
 
Autre imperfection, les préposés font la mise au lit, mais rien d’autre. Ils pourront ouvrir un sachet contenant un préservatif, mais ne pourront pas l’apposer, même s’ils le font quotidiennement avec des condoms urinaires. «Ça peut paraître paradoxal. Coller sur un pénis un condom avec un emboût et un tube qui continue vers un sac, ce n’est pas la même chose qu’un Trojan. Pour apposer un préservatif, il faut une érection», souligne Alexandra Méthot. Le conseiller en intervention, Guy Taillon, est toutefois convaincu qu’il serait capable de trouver des volontaires pour apposer un préservatif, mais il ne les cherche pas. «Il ne s’agit pas ici du consentement du couple ni du préposé, mais plutôt de celui de la société. Nous ne sommes pas prêts à assumer ce geste aujourd’hui. Mais, tranquillement, je crois qu’on va réussir à offrir ce service.» En attendant, il n’existe aucune façon de prévenir les infections transmises sexuellement et les grossesses. «J’ai une main et ma copine aussi, alors une chance qu’on n’a pas besoin de condom parce que sinon ça irait mal», avise Jean. 
Coffre dépouillé
Après sept ans de fonctionnement, la Chambre de l’intimité rencontre de nouvelles des embûches, financières cette fois, malgré la demande qui est au rendez-vous. Pour ouvrir le mercredi après-midi pendant trois heures, un préposé au bénéficiaire doit se porter volontaire. Mais la plupart des préposés qui se proposent sont employés à temps plein et doivent donc être rémunérés en temps supplémentaire, ce qui cause des coûts supplémentaires. Quant aux employés à temps partiel, peu sont prêts à se déplacer pour seulement trois heures de travail.
 
En dépit des limitations physiques et des problèmes logistiques, certains seront toujours prêts à toutes les acrobaties pour arriver à leur fin. Rien n’arrêtera Marylène Côté, mi-trentaine, le simple fait d’apposer un préservatif représente un défi pour elle. «Je suis habituée à m’adapter à mon environnement, que ce soit plus ou moins accessible ou adapté, indique celle qui est née avec le Spina Bifida, lui enlevant toute sensation au bas du corps. J’ai été élevée comme ça. Je vais me péter la fiole s’il faut, mais je vais le faire.»
* Noms fictifs
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D’autres solutions
Faute de mobilité et de partenaire, certains résidents du CHCVM font appel à des escortes et des prostituées pour satisfaire leurs besoins sexuels. Le phénomène est connu et toléré par le personnel du Centre, mais la sollicitation est interdite. «Un monsieur reçoit une demoiselle à tous les mois dans sa chambre individuelle, et c’est son droit, certifie Guy Taillon, conseiller en intervention au CHCVM et psychologue. Mais on ne veut pas qu’une fois qu’elle a vu son client, elle se mette à cogner aux autres portes.» Comme l’institution est située dans un quartier chaud de Montréal, le personnel doit être vigilant. «Si c’est évident que la fille est saoule ou gelée, ça se peut qu’on la revire de bord», évoque Guy Taillon.
Pour les résidents qui préfèrent vivre leur sexualité en solo, le personnel du CHCVM peut adapter des jouets sexuels. «On va d’abord évaluer ce que la personne est capable de faire puis, si c’est possible d’adapter un jouet sexuel, on va lui demander d’aller l’acheter et on va l’adapter en utilisant des cordes, des sangles ou d’autres outils pour le personnaliser», poursuit Guy Taillon. Le conseiller en intervention reçoit environ cinq demandes par année.
 
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Sexologues, une denrée rare
Les sexologues se comptent sur les doigts d’une main dans le milieu hospitalier et dans les centres de réadaptation et d’hébergement. Parmi eux, Zoé Vourantoni, sexologue à temps partiel au Centre de réadaptation Lucie-Bruneau, s’attelle à la tâche en plus de sensibiliser les intervenants du milieu, tels les ergothérapeutes, les physiothérapeutes ou encore les infirmiers, à l’importance de la sexualité.
«On n’a pas l’habitude, dans le milieu de la santé, de se questionner au niveau de l’intimité comme on le fait pour tous les autres effets secondaires d’une maladie.» Lorsqu’un individu souffre et qu’il est dans un état de survie, sa santé sexuelle passe en deuxième, explique Zoé Vourantoni. «C’est aussi nouveau d’aborder la sexualité. Il n’y a pas si longtemps, parler de la sexualité c’était complètement inacceptable. C’est un changement de valeur qui se poursuit toujours dans notre société.»
Selon la sexologue, les intervenants du milieu de la santé devraient développer le réflexe de vérifier si la sexualité de la personne tient la route malgré la maladie. «Ce n’est pas nécessairement tout le monde qui est capable d’en parler, mais si au moins une personne par équipe traitante le peut, ce sera très bien.» De là peuvent découler des conseils ou des références. En réadaptation, l’équipe traitante pourrait ainsi tenir compte de la sexualité dans son plan d’intervention conçu de concert avec le travailleur social ou le physiothérapeute. Sans nécessairement faire une sexothérapie, plusieurs des professionnels outillés par Zoé peuvent maintenant donner certains conseils à leurs clients. Et ça, pour elle comme pour les bénéficiaires, c’est une victoire significative. 

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