Non classéPour qu’un enfant grandisse, il faut tout un village

Gabriele Briggs11 mars 20094 min
Le 23 février dernier, la dénatalité a rattrapé le Québec. Parce que dans les années 1990, les Québécois ont ignoré le tic-tac de leur horloge biologique, les écoles de la province se vident peu à peu. Trois établissements de la commission scolaire Marie-Victorin fermeront leur porte le 1er juillet prochain. Au total, près de 950 élèves seront ballottés vers d’autres immeubles de briques rouges, presque identiques à leur ancienne école, avec leur cour asphaltée où sont tracés les terrains de ballon chasseur ou de basket. Si semblables et pourtant, des amis seront séparés, des petits cœurs de premières amours brisés, et des enfants devront de nouveau affronter le regard curieux de camarades inconnus.  
Il fallait toutefois en arriver là, question de rentabilité. La commission scolaire pourra ainsi économiser 3,5 millions de dollars. Mais les fermetures des écoles Jean de Lalande, Samuel de Champlain et celle des Quatre Vents ne sont peut-être que les premières victimes d’une lente déliquescence. Les établissements primaires et secondaires publiques du Québec ont perdu 84 000 étudiants depuis cinq ans et ils pourraient en perdre encore 52 000 dans les cinq prochaines années. Un dépeuplement dont les citadins semblent aujourd’hui se rendre compte, des années après que le problème ait atteint les régions éloignées de la province.
Car si la situation semble grave en 2008, il y a bien longtemps que la dénatalité a commencé son ravage. Dans mon village natal, Cap-aux-Os, situé à une vingtaine de kilomètres de Gaspé – ville dont le nom signifie «le bout de la terre» et ce n’est pas pour rien –  l’école primaire de Sainte-Thérèse a fermé ses portes depuis belle lurette. Les dernières années, il n’y restait qu’une quarantaine d’élèves, de la prématernelle à la sixième année. Lorsque je l’ai quittée, nous n’étions que deux petites filles en 4e année. Les classes y étaient jumelées, si bien qu’on atteignait parfois le chiffre impressionnant de 12 étudiants par professeur. Malgré sa petitesse, j’étais fière de mon école. J’y connaissais tout le monde depuis ma naissance, mon professeur était mon voisin, mon conducteur d’autobus m’appelait par mon prénom, et il téléphonait directement à mes parents – dont il était le parent éloigné – si je n’avais pas été sage lors du retour à la maison.
Lorsqu’elle a appris la fermeture imminente de Sainte-Thérèse, en 1997, ma petite communauté gaspésienne a été révoltée. La commission scolaire avait signé l’arrêt de mort de notre village. Pour Cap-aux-Os, l’école primaire était un gage de survie, le ciment de la communauté. Elle embauchait une dizaine de personnes, réunissait les familles autour des activités scolaires, et elle attirait de jeunes parents cherchant un endroit chaleureux pour élever leurs enfants. Les habitants ont tenté de la sauver, ont manifesté, protesté. Je me souviens des après-midi passés à fabriquer des affiches où les mots «Sauvez Sainte-Thérèse» étaient inscrits. Toutefois, malgré tout ce qu’apportait l’école primaire, il lui manquait une seule chose, la seule qui compte : la rentabilité.
En 2008, 11 ans après la fermeture de Sainte-Thérèse, Cap-aux-Os recensait 35 enfants de 12 ans et moins. Tous vont aujourd’hui à l’école d’un autre village. Ainsi, dès leurs plus jeunes années, ils apprennent la triste réalité: ils doivent quitter leur petit bout de pays pour apprendre. Ils quittent d’abord Cap-aux-Os pour Saint-Majorique, le patelin voisin, puis pour Gaspé, où ils iront au secondaire et parfois au cégep, si leur domaine d’études s’y trouve. Pour l’université, ils devront partir pour la grande ville. Rimouski, où l’air salin souffle encore, sinon Québec ou Montréal, les destinations privilégiées des jeunes du coin.
Plus encore que la dénatalité, l’exode de la jeunesse ronge ma région comme la lente érosion des berges par les vagues salées du Saint-Laurent. De 2001 à 2006, elle a perdu presque 2% de sa population, ce qui est déjà moins alarmant que les 7% des cinq années précédentes. Ceux qui la désertent sont majoritairement âgés de 15 à 24 ans. Les forces vives de la jeunesse, tête pleine de rêves et de projets, quittent leur péninsule pour la terre promise de la ville, où ces jeunes trouveront éducation puis travail. Vous en trouverez plusieurs à l’UQAM, le regard lointain, comme s’il contemplait le large, un brin de sel et de sable sur leur peau. Nous sommes si nombreux que nous devrions avoir notre propre association. Plusieurs d’entre nous souhaitent revenir en Gaspésie, mais pour y faire quoi? Le taux de chômage y atteint 17,8%. Avec ma formation de journaliste, j’ai personnellement baissé les bras.
Toutefois, il y a toujours de l’espoir, un filet de lumière sur le sombre tableau. Les paysages vierges de la Gaspésie, terre de montagnes baignant leurs flans dans la mer, attirent de nouvelles familles rêvant d’une vie meilleure. Une vie où l’on connaît son voisin, l’on passe ses étés à la plage et où l’on ne barre pas les portes de sa maison pour aller au dépanneur. De nouvelles familles, qui rêvent d’ailleurs d’une ribambelle d’enfants. Sur les 35 gamins de mon village, 24 ont de 1 à 4 ans. Si leurs parents s’accrochent encore un peu à la paroi rocheuse de Cap-aux-Os, est-il si fou de rêver à nouveau d’une école ?


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