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Francisation des immigrants peu scolarisés


Quel casse-tête que de dompter la langue de Molière avec ses innombrables règles et exceptions! Pour un immigrant qui souffre d’analphabétisme, l’obstacle semble insurmontable. Des institutions scolaires et des centres communautaires viennent en aide aux immigrants pour qui l’écriture, c’est du chinois.

 

Une quinzaine d’immigrants regardent Line Saint-Germain avec des yeux béats. Devant la classe, elle multiplie les simagrées surréalistes et prouesses quasi théâtrales pour illustrer le concept de représentant de groupe. Après maintes répétitions, quelques élèves semblent comprendre ses mimiques, mais personne ne se porte volontaire pour le poste. Pas surprenant: ces étudiants en alphafrancisation au Centre de ressources éducatives communautaires pour adultes (CRECA) peinent toujours à prononcer un simple «bonjour, ça va et vous?».

 

«Les cours d’alphafrancisation sont réservés à des allophones sous-scolarisés. Ils sont donc, à différents degrés, analphabètes dans leur langue d’origine», explique l’intervenante psychosociale du CRECA, Audrey Mailloux-Moquin. Selon les statistiques du Centre, 54% des étudiants ont moins de neuf ans de scolarité et près du quart n’ont jamais fréquenté un établissement scolaire.

«On trouve dans notre école beaucoup de réfugiés et des personnes qui ont déjà de la famille ici. Ils sont fréquemment moins scolarisés et francisés que les autres immigrants.» Dix-sept pour cent des travailleurs diplômés, des entrepreneurs et des investisseurs en provenance de l’étranger sont allophones, contre 25% des immigrants familiaux et 38% des réfugiés, selon les données de 2007 du ministère de l’Immigration et des communautés culturelles du Québec (MICC).

Pour plusieurs nouveaux arrivants, les cours du CRECA sont une source d’espoir. C’est le cas de Malika, immigrante d’origine algérienne et ancienne étudiante en alphafrancisation, qui suit maintenant des cours d’alphabétisation pour améliorer son français écrit. «Je suis arrivée ici en 2007. Pendant les premiers mois, je restais chez moi et je m’occupais de mon enfant. J’étais tannée d’être toujours à la maison et de ne rien faire d’autre. Je n’aime pas être coincée, je voulais sortir! Mon mari a ensuite entendu parler du CRECA sur Internet et j’ai pu m’y inscrire.»

Les cours de francisation qu’a suivis Malika sont financés par le MICC, mais le budget est limité. Le ministère spécifie que la formation doit durer au maximum 1800 heures, soit environ 45 semaines à temps plein. «Cette limite n’est pas toujours suffisante pour des immigrants qui souffrent d’un haut degré d’analphabétisme», souligne Audrey Mailloux-Moquin. Ensuite, les étudiants peuvent toujours se tourner vers d’autres écoles, notamment de la Commission scolaire de Montréal, pour compléter leur formation, à condition de payer des frais d’inscription qui varient selon l’établissement.


Casse-tête dans les classes

Si l’apprentissage du français est difficile pour ces immigrants, l’enseignement l’est tout autant pour les professeurs. Le simple fait d’inculquer l’alphabet pourrait en faire craquer plus d’un. Au passage de Montréal Campus, Line Saint-Germain peinait à faire comprendre à plusieurs étudiants la différence entre un G et un J à l’aide d’un jeu de Scrabble. «Les groupes sont très hétérogènes. Les éducateurs doivent faire de gros efforts pour s’adapter à leurs classes», commente Mourad Hemsas, responsable des cours de francisation à l’organisme Cari St-Laurent. C’est sans compter que «l’apprentissage à l’âge adulte est généralement plus laborieux que pour les enfants, particulièrement pour les individus qui ont peu d’expérience ou de mauvaises expériences scolaires», déplore Caroline Meunier, porte-parole du Regroupement des groupes populaires en alphabétisation du Québec (RGPAQ).

Tous ces obstacles n’empêchent pas les étudiants de s’entraider et de tenter de communiquer ensemble, même s’ils ne partagent pas la même langue maternelle. Les 150 immigrants qui fréquentent le CRECA cette année ont assurément un objectif commun: s’intégrer. «On profite de leur présence aux cours pour leur apprendre la géographie du Québec ou la façon d’utiliser le métro, raconte Mourad Hemsas. Les cours d’alphafrancisation permettent aux étudiants de se débrouiller.»

 «Avant, je ne pouvais rien faire toute seule. Maintenant, je peux naviguer sur Internet, lire une histoire à mon enfant, utiliser les transports en commun», affirme fièrement Malika. Mena, l’une de ses collègues en alphabétisation, se vante elle aussi d’un gain d’autonomie. Et elle ne manque pas d’ambition: «Lorsque j’aurai terminé mon alphabétisation, je voudrais poursuivre mes études pour aller en pharmacie.»

 

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