Après 15 ans de services, la librairie spécialisée O-Taku Manga Lounge a fermé ses portes du jour au lendemain au début du mois de novembre. Cette annonce inattendue par la clientèle a chagriné toute une communauté d’adeptes de mangas à Montréal.
Sans annonce au préalable, la direction de l’O-Taku Manga Lounge a publié, le 10 novembre dernier, un message adressé à ses client(e)s sur sa page Facebook. Celui-ci annonçait la fermeture définitive du commerce situé sur Le Plateau-Mont-Royal, invoquant « des raisons administratives et financières », et remerciait les client(e)s et partenaires de la librairie, sans autres informations quant aux commandes en attente de livraison.
Valérie Harvey, sociologue et autrice spécialisée en mangas, a effectué plusieurs lancements de ses œuvres et a même entamé la précommande de son nouveau livre, à paraître en décembre, dans ce magasin. Elle a également été surprise d’apprendre sa fermeture. « Même les employés ont appris la nouvelle en arrivant le matin. C’est directement les portes barrées, puis ils ne pouvaient pas rentrer », dit-elle.
Ancré dans la communauté
Les locaux de l’O-Taku Manga Lounge ne servaient pas que de librairie. L’arrière de la boutique était une petite bibliothèque qui permettait à la clientèle de lire des mangas sur place, moyennant un certain montant. Il s’y vendait également des thés aux perles et des onigiris, une spécialité japonaise à base de riz.
D’après Mme Harvey, la librairie servait également d’espace pour des cours, des rencontres, des camps de jours et des fêtes. « C’est tout ça qu’on perd aussi en perdant cet espace-là. C’était un lieu de réunion », explique-t-elle. La compagnie avait également des points de vente dans divers événements reliés à l’univers manga et des animés, comme l’Otakuthon, qui est organisé chaque été à Montréal.

La sociologue ajoute que la présence de l’équipe d’O-Taku Manga Lounge sur les réseaux sociaux et dans différents événements culturels a permis de faire évoluer l’acceptabilité sociale de l’univers manga. « Ça a donné l’occasion à beaucoup de gens d’assumer qu’ils avaient le droit d’aimer ça, que c’était aussi une forme d’art qui était [reconnue], qui avait des choses à dire, qui était intéressante », avance-t-elle.
Un « safe space » pour tous et toutes
Mia Swain est étudiante à l’UQAM et cliente du magasin depuis plusieurs années. « C’est un endroit qui a [donné lieu à] plein de moments heureux de ma vie », se remémore-t-elle.
Bien que Mia Swain confie ne pas être une grande lectrice de mangas, l’étudiante aimait se rendre dans cette librairie, ne serait-ce que pour l’ambiance et la nourriture. « C’était chaleureux et calme. J’y allais tout le temps. J’en ressortais et j’étais apaisée, parce qu’il n’y avait pas beaucoup de bruit. C’était dans le respect de la lecture », explique-t-elle.
Elle soutient que l’O-Taku Manga Lounge était un « endroit profondément sécuritaire pour toute la communauté des fans [adeptes] d’animés », quelque chose qu’elle juge nécessaire, en vertu du « stigma » et du « ridicule » associés à ce genre littéraire. « Il y a encore des gens qui se font intimider à l’école parce qu’ils aiment les animés. »
Le commerce avait également une collection d’œuvres axées sur les romances homosexuelles, qui est maintenant regrettée par plusieurs. Mia affirme fièrement qu’en allant à cette librairie, elle n’a jamais ressenti qu’elle n’était pas la bienvenue à cause de son orientation sexuelle. « J’avais tout le temps la vibe, avec mon gaydar, que pas mal tous les employés qui travaillaient là étaient dans la communauté ou des alliés. » Pour elle, l’O-Taku n’était pas qu’une librairie, c’était un espace sûr pour la communauté LGBTQ+ et pour les adeptes de mangas.
D’autres options possibles
L’O-Taku Manga Lounge n’est pas la seule librairie spécialisée en mangas et bandes dessinées à Montréal. Il y a notamment la Librairie Z. Cependant, le concept de l’O-Taku Manga Lounge dans son ensemble ne se trouve nulle part ailleurs dans la métropole, d’après Valérie Harvey : « C’était quand même quelque chose d’unique. »
Selon elle, cette fermeture ne signe pas la fin de la communauté qui a été bâtie au fil des années par la libraire. « Cette communauté-là se réunissait déjà dans les festivals, elle va continuer de le faire », soutient-elle. « C’est une perte. Ce n’est pas la fin », affirme Mia. Elle a espoir que le groupe étudiant UQAM Gaming, dont elle fait partie, deviendra « un nouveau safe space [espace sûr] » pour les adeptes de mangas de l’UQAM.


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