Werner Nold, l’orfèvre du cinéma québécois

Le cinéma est bien plus qu’une simple séquence d’images en mouvement ; c’est une symphonie complexe d’émotions, de narration et de rythme. Au cœur de cette magie se trouve l’art oublié mais essentiel du montage. Entretien avec un maître en la matière : Werner Nold, accompagné de son grand ami, le réalisateur Jean-Pierre Masse.

La première rencontre des deux cinéastes remonte à 1964, alors que M. Masse présentait sa toute première œuvre à l’Office national du film du Canada (ONF). Werner Nold y est alors monteur depuis quelques années. « Werner est un homme d’une grande générosité », affirme Jean-Pierre Masse. M. Nold avait visionné l’entièreté du film de Jean-Pierre Masse et lui avait prodigué des conseils pour le parachever. « J’oserais dire qu’il l’a drôlement amélioré », ajoute-t-il en riant.

« 80 pourcent de ce que je connais du cinéma, c’est Werner qui me l’a appris. À travers lui, il y a toute l’histoire de l’ONF. »

Cette rencontre a marqué le début d’une fructueuse collaboration professionnelle et d’une amitié toujours vivante, près de soixante ans plus tard. Les deux hommes ont notamment travaillé ensemble sur FLQ (1967), premier documentaire entièrement consacré au Front de libération du Québec (FLQ). Ce court-métrage présente un entretien avec quatre felquistes à leur sortie de prison.

Jean-Pierre Masse

De la Suisse à l’ONF

Werner Nold est né en 1933 à Samedan, en Suisse. En 1955, âgé de 22 ans, il décide de quitter sa terre natale pour venir au Québec. Lorsque questionné sur ce qui l’a poussé à s’établir dans la Belle Province, il répond sans hésiter : « Ah, bien c’est le cinéma ! Il fallait être fortuné pour rentrer dans une école de films [en Suisse]. Quand je suis venu ici, j’ai pu essayer toutes sortes de choses », se remémore celui qui réside désormais dans l’un des cubes Habitat 67.

Werner Nold a d’abord été photographe, puis cinéaste à l’Office du film du Québec, et finalement monteur à l’ONF à partir de 1961. « C’était mon métier favori. Les défauts du montage me sautaient dans la face. J’ai réellement l’impression que je suis né pour ce métier-là. »

Il se souviendra toujours de son premier projet à l’ONF. « Je suis arrivé dans une salle de montage avec un gars qui faisait son premier film. Un petit cul que personne ne connaissait. Ça s’avère que c’était Gilles Carle ». M. Carle est considéré comme l’un des artisans majeurs du septième art au Québec, loué pour ses réalisations telles que Les Plouffe (1981) et Maria Chapdelaine (1983). Après le court-métrage Dimanche d’Amérique, les deux cinéastes ont travaillé ensemble sur de nombreux projets, notamment La Vie heureuse de Léopold Z. (1965) et Cinéma, cinéma (1985), un long-métrage « complexe », selon le monteur. « C’était vachement compliqué, parce qu’il fallait rendre hommage à tous les gens ayant travaillé à l’ONF sans négliger une personne ou une autre. »

L’aventure olympique

Ce ne sont cependant pas les défis qui effraient Werner Nold, comme en témoigne, entre autres, son expérience avec Jeux de la XXIe Olympiade. Ce long-métrage documentaire, réalisé par Jean-Claude Labrecque, est un instantané des Jeux olympiques de Montréal en 1976. Les trente-deux équipes de tournage qui ont été mobilisées pour ce projet ont récolté plus de deux-cent heures de film. Le résultat ? Le visionnement, à lui seul, a pris cinq semaines. 

Pendant plus de six mois – dont trois qu’il a passés à dormir dans une salle de maquillage de l’ONF – M. Nold a eu le lourd mandat de mettre en lumière le plus justement possible cet épisode incontournable de l’histoire du Québec. « Tous les jours, quand un film entrait dans la salle de montage, on décortiquait ce qu’il y avait. Quand il y avait du cyclisme, je le donnais à François Labonté parce qu’il aimait le cyclisme. Un autre avait autre chose », relate le monteur. Werner Nold se souvient très bien du moment où le long-métrage a été présenté au Comité international olympique. « J’ai trouvé ça un peu intimidant. Tous les yeux étaient sur moi, confie-t-il. Mais ils ont accepté et approuvé le film olympique tel qu’il était. C’est rare que ça arrive. »

Pour la suite…

Werner Nold nomme immédiatement Pour la suite du monde (1963) comme sa plus belle réalisation. Ce long-métrage de Pierre Perrault, Marcel Carrière et Michel Brault retrace le quotidien des habitants de l’Isle-aux-Coudres. Le film est aujourd’hui considéré comme l’une des plus grandes œuvres du cinéma canadien. Jean-Pierre Masse se souvient cependant que la première réception du film était loin d’être élogieuse. « Le film est d’abord sorti au Cinéma Élysée. Après trois jours, on le retire de l’affiche parce qu’il n’y avait pas assez de monde. Après cette interruption, le film passe à Cannes. Et après ça, c’est devenu le succès ici », se souvient-il. « C’était refusé par les gens parce qu’ils disaient « Pourquoi montrer des paysans comme ça ? On ne comprend pas quand ils parlent et ce n’est pas nous autres”. » Werner Nold n’en retient que de très beaux souvenirs.

À la fin de l’entretien, M. Nold lance en riant : « Vous êtes chanceux [de réaliser cette entrevue], parce que j’aurais pu être mort». Ces mots empreints d’humour résonnent comme un vibrant témoignage de l’authenticité de cet homme, dont le parcours remarquable n’a en rien altéré son humanité.

Mention photos : Julien Mei

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