Méfaits diversAux personnes en situation d’ignorance

Marc-Antoine Franco-Rey13 avril 20224 min

Je n’ai jamais donné d’argent aux personnes en situation d’itinérance. Craignant de contribuer aux dépendances, je m’abstenais. Cependant, j’avais tort. La question ne se limite pas qu’à la simple action de donner ou non.

« Si on donne, on n’a pas à juger de ce qui est fait de l’argent », soutient Elisabeth Greissler, professeure adjointe à l’École de travail social de l’Université de Montréal (UdeM) et membre du Centre de recherche de Montréal sur les inégalités sociales, les discriminations et les pratiques alternatives de citoyenneté. La professeure compare les dons à une paye. « Qui va regarder comment tu dépenses ton argent? », remarque-t-elle.

Confronté à mes a prioris, c’est à ce moment que je remets les choses en perspective : cela importe-t-il tant de savoir où ira l’argent, au fond? L’action de donner ne devrait-elle pas être posée sans conditions?

« Peu importe la part de vérité, il y a une chose qui est claire, c’est que la consommation vient avec la rue, parce que la rue est invivable », déclare Jacinthe Rivard, professeure associée à l’École de travail social de l’UdeM et chercheure associée à la Chaire de recherche sur l’évaluation des actions publiques à l’égard des jeunes et des populations vulnérables.

Il est facile d’évoquer la drogue comme prétexte pour ne pas donner pour quiconque qui ne connaît pas la réalité de la rue.

Pourtant, les conséquences du sevrage peuvent parfois être plus graves que celle de la consommation d’alcool ou de drogue, atteste Jacinthe Rivard, allant même jusqu’à la mort. « À la rigueur on peut se dire : « écoute, tu as besoin de consommer, paye ta consommation, voici des sous pour que tu puisses survivre » », fait-elle valoir. Soudainement, tout n’est plus noir ou blanc.

« Même moi, parfois, je donne un peu d’argent quand j’en ai », raconte Joël Basile. Après avoir passé 13 ans dans la rue, l’Atikamekw originaire de La Tuque avait, jusqu’à tout récemment, trouvé un logement. Mais il n’a pas pu le garder. Temporairement sans domicile fixe, il travaille pour avoir un nouveau foyer avec Projet Logement Montréal, une initiative qui vise à loger les personnes en situation d’itinérance. Entre-temps, il dort dans des refuges. Notre discussion me fait réaliser que la rue n’a pas de personne type ; n’importe qui peut s’y retrouver.

En ce qui a trait aux dons, Joël me conseille avant tout de m’écouter : « Je dis que ça va selon ta bonne humeur. Si tu te sens généreux aujourd’hui et que tu as le goût de faire plaisir à quelqu’un, tu le fais ». Il mentionne aussi l’utilité de faire don de vêtements, de denrées non périssables et de venir voir où sont logées les personnes en situation d’itinérance.

« La chose qu’on peut toujours faire quand on rencontre une personne en situation d’itinérance, c’est de la saluer, lui dire bonjour, lui sourire, si c’est possible de s’arrêter et de jaser un peu avec elle, parce que ce qui les tue, c’est l’indifférence », énonce Jacinthe Rivard. Il m’apparaît que l’action de simplement donner de l’argent vaut moins que de réellement prêter attention à ces individus, pour qui l’indifférence est source de grande détresse.

Mme Rivard insiste aussi sur l’importance de donner avec respect et humilité. « Si tu le donnes en position de pouvoir, l’autre se sent encore plus petit », relève-t-elle.

« Ça fait beaucoup plus mal d’être ignoré que de ne pas recevoir », abonde en ce sens Elisabeth Greissler. J’en tire que la question n’est pas de déterminer s’il faut donner ou non : c’est l’égard qu’on porte aux personnes en situation d’itinérance qui compte. « Tu n’es pas obligé de donner de l’argent, mais regarder dans les yeux la personne qui est là et lui dire : “aujourd’hui je ne peux pas, mais je te souhaite une bonne journée” », est d’avis Frédéric Peloquin, médiateur communautaire chez Exeko, organisme à but non lucratif œuvrant auprès des communautés marginalisées par la culture et l’éducation.

Ce n’est pas quelques pièces qui sorteront une personne en situation d’itinérance de la rue. Peut-être qu’un peu d’humanité l’aidera à voir que, si elle existe encore aux yeux des autres, elle peut toujours exister pour elle-même et, ultimement, s’en sortir.

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