SociétéTraverser les frontières grâce à Instagram

Geneviève Abran11 mars 20215 min

Depuis l’émergence des mouvements #MeToo et Black Lives Matter à l’été 2020, mais aussi de la tendance anti-diète, de plus en plus d’utilisateurs et d’utilisatrices d’Instagram se servent de leur plateforme pour éduquer leur communauté sur des enjeux sociaux. Si c’est un moyen efficace de sensibiliser leurs abonné(e)s à des problèmes sociétaux, cette tendance comporte toutefois ses limites.

« Il faut prévenir les gens [qui ne comprennent pas la gravité de leurs gestes] que leurs comportements sont alarmants », croit Marie-Clarisse Berger. À l’été 2020, l’étudiante en droit à l’Université de Sherbrooke a pris l’initiative de publier du contenu informatif sur Instagram sur son compte personnel. Elle s’est dite inspirée par le mouvement Black Lives Matter, qui a pris de l’ampleur après la mort de l’Afro-Américain George Floyd, asphyxié sous le genou d’un policier au mois de mai dernier. 

« C’est important de mettre les mots sur les phénomènes », estime Marie-Clarisse. Son but est avant tout « d’essayer d’ouvrir la discussion » sur ces enjeux puisque « ce n’est pas aux personnes racisées de faire toute l’éducation » sur le racisme. Selon elle, Instagram est un bon moyen d’initier le dialogue sur cette problématique sans que le poids de cet apprentissage ne repose sur les personnes qui sont opprimées par le racisme. Pour créer son contenu, elle se base sur ses expériences personnelles, mais aussi sur des recherches plus approfondies. 

Avec la pandémie, l’étudiante juge que les gens ont plus de temps pour s’informer. C’est un avis que partage la nutritionniste-diététiste Myriam Beaudry. Elle pense que la pandémie est une occasion « d’aiguiser l’esprit critique » des gens puisqu’ils et elles passent davantage de temps sur les réseaux sociaux. Celle qui est à la maîtrise en nutrition à l’Université de Montréal a commencé à partager du contenu informatif sur son compte Instagram au printemps dernier. 

Elle a le désir de lutter contre la désinformation transmise par des « pseudo-experts » au sujet des diètes et du poids. Avec sa plateforme, elle souhaite « semer une graine dans la tête des gens » qui la suivent. Son objectif n’est pas de dire à sa communauté quoi manger, mais plutôt de leur donner des outils pour mieux évaluer l’information qu’elle voit sur les réseaux sociaux. 

Un outil de sensibilisation

Myriam est convaincue qu’Instagram est un outil propice à la conscientisation des jeunes sur les enjeux de société. « En 2021, on ne peut pas espérer faire passer le message aux jeunes par les médias traditionnels », affirme-t-elle. Elle considère qu’Instagram est « un bon lieu de sensibilisation, mais que l’éducation aux enjeux [sociaux] doit se faire au-delà de [la plateforme] ». 

« Les plateformes [de réseaux sociaux] favorisent la culture participative de tous », constate la professeure au Département de sociologie de l’Université du Québec à Montréal (UQAM) Débora Kirschke Leitao. Cette culture de la participation incite particulièrement la jeune génération, qui consacre plus de temps aux réseaux sociaux, à créer du contenu sans être un expert. Selon la professeure, cette initiative vient d’un désir « d’identification par rapport à l’autre ». Chaque jeune souhaite s’associer à une cause et se sentir connecté aux autres qui la soutiennent, ajoute Mme Kirschke Leitao. 

Marie-Clarisse soutient que « Instagram est une bonne façon d’apprendre », particulièrement pour les jeunes. Selon elle, le réseau social leur est plus accessible parce que « c’est moins stressant pour quelqu’un qui veut commencer à s’éduquer sur certains enjeux sociaux ». La créatrice de contenu est d’avis qu’il est plus facile pour cet auditoire d’acquérir des connaissances avec quelqu’un de sa génération et qui utilise des mots plus accessibles. Cette réalité rend les jeunes plus réceptifs à ce genre de contenu.

Esprit critique

Le professeur au Département de communication sociale et publique de l’UQAM Alexandre Coutant souligne que l’information sur les réseaux sociaux est un « complément à l’éducation classique » puisqu’on y traite des sujets inusités. Il salue les formats plus stimulants qu’offrent ces plateformes et indique que « ça ne veut pas dire que [le contenu est] moins rigoureux ». 

Le professeur remarque que les réseaux sociaux permettent des modes d’expressions plus variés tandis que les établissements d’enseignement vont davantage sélectionner les contenus. Selon lui, les réseaux sociaux laissent place à une plus grande diversité de perspectives, ce qui n’est généralement pas le cas dans le système scolaire, dont le cursus est plus strict. 

Coutant invite toutefois les utilisateurs et les utilisatrices à garder leur « esprit critique ». Les informations trouvées sur ces sites doivent être complémentaires à d’autres types de sources et ne doivent surtout pas remplacer les spécialistes, soutient-il. 

Marie-Clarisse reconnaît qu’il faut être vigilant(e) quant au contenu qui circule sur Instagram et qu’il est important de « double vérifier » ce qu’on y voit. Elle considère toutefois que cette méfiance, qui encourage l’utilisateur ou l’utilisatrice à analyser l’information qui lui est donnée, l’incite à se forger une opinion sur un sujet. 

« Il faut se rappeler que c’est juste un point de vue », estime quant à elle Myriam. La nutritionniste évoque que les algorithmes peuvent inciter à ne voir que du contenu correspondant à nos champs d’intérêt. Elle soutient que cette réalité peut donner l’impression que les avis sont « noirs ou blancs » alors qu’il y a beaucoup de zones grises.

Mention photo : Édouard Desroches

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