SociétéGabriella « Kinté » Garbeau : une librairie pour rassembler

Augustin de Baudinière28 février 20215 min

Gabriella « Kinté » Garbeau, militante antiraciste et afroféministe, s’est donné pour mission de porter la voix de personnes racisées par l’art et la littérature en ouvrant la librairie Racines. Cette année, l’entreprise et sa propriétaire sont nominées deux fois au Gala Dynastie, un événement qui célèbre l’excellence Black. L’autrice a ouvert les portes de son espace au Montréal Campus, lieu de rassemblement et d’apprentissage.

C’est à Kunta Kinté, le héros de la minisérie télévisée Roots, que Gabriella Garbeau a d’abord emprunté le pseudonyme pour garder l’anonymat sur les réseaux sociaux. L’œuvre qui raconte l’histoire d’un jeune Africain enlevé à son pays pour être réduit à l’esclavage aux États-Unis a aussi inspiré le nom de sa librairie : Racines. « Je voulais quelque chose qui s’enracine, qui allait rester », détaille la jeune entrepreneure, son enfant de deux ans dans les bras.

C’est alors qu’elle était enceinte de ce dernier qu’elle a eu l’idée de mettre sur pied son entreprise.  « Je voulais vraiment un meilleur monde pour mon fils, un endroit dans lequel il va se sentir représenté », ajoute l’autrice québécoise d’origine haïtienne. 

Sur les tablettes de la librairie, on trouve, par exemple, le livre pour enfants Comme un million de papillons noirs de Laura Nsafou et Barbara Brun. Plus loin, le dernier livre de l’activiste canadienne Robyn Maynard est aussi mis à l’honneur. En 2017, le lancement de la version française de son dernier ouvrage Noires sous surveillance: esclavage, répression et violence au Canada avait eu lieu dans l’espace de Gabriella.

L’artiste multidisciplinaire Stella Adjokê, écrivaine en résidence chez Racines jusqu’au mois de mai prochain, a été témoin de l’éclosion de la boutique en 2017. « On l’a vu naître au sein de la communauté afrodescendante, je l’ai vu apparaître. C’est quelque chose qui me rend fier et que j’espérais », raconte-t-elle. 

Rassembler pour mieux conscientiser

Stella Adjokê considère la librairie Racines comme un lieu de partage nécessaire, qui permet de faire disparaître les frontières « On retrouve des auteurs de partout dans le monde qui sont issus des communautés noires. Ça nous rappelle notre existence dans le monde. C’est très fort comme symbole », affirme-t-elle. 

Gabriella Kinté ne s’affiche pas en experte. Même si elle connaît sa littérature sur le bout des doigts, elle préfère faire confiance aux recommandations des personnes qui visitent Racines régulièrement. « Parfois, des professeurs en littérature et des écrivains arrivent avec des listes et me disent “Ça, c’est tellement bon, il faut que tu lises, ça a changé ma vie.” », raconte la libraire. 

Ce procédé lui permet d’adapter la ligne directrice de sa librairie pour mieux toucher son public. Elle s’adapte également à l’actualité et aux débats de société afin de permettre aux lecteurs et aux lectrices d’avoir un avis éclairé sur des sujets tels que le décolonialisme.

Un lieu de rencontre en constante transformation

Pour la jeune femme de trente ans, le livre est un outil de conscientisation, mais aussi un prétexte à la rencontre qui sert à favoriser la discussion. Sa librairie est conçue comme un lieu d’échange dans lequel s’organisent également des ateliers et des tables rondes.  Elle explique qu’à l’occasion de cercles de lecture, « des gens qui n’avaient pas lu le livre venaient participer à la discussion […] et échangeaient avec des expert(e)s qui partageaient leur savoir ». 

Stella Adjokê décrit Gabriella comme quelqu’un de sensible et de visionnaire toujours prête à s’adapter, à réagir et à créer pour favoriser l’expression, quelle que soit sa forme. Ensemble, les deux femmes ont pour projet d’aller à la rencontre des citoyens et des citoyennes de l’arrondissement Rosemont-Petite Patrie en organisant des activités extérieures.  « Je vais organiser des ateliers de slam, j’aimerais chanter en librairie, faire prendre la poésie dans la rue, faire sortir les mots, la faire vivre dans le quartier », ajoute la chanteuse, qui se dit très privilégiée et heureuse de pouvoir faire sa résidence de création chez Racines.

Malgré cette ouverture aux autres et au vivre-ensemble, Gabriella se dit parfois victime de critiques l’accusant de favoriser une forme de ghettoïsation. Elle déplore les réactions prononcées par des individus qui n’ont souvent pas pris le temps de visiter la librairie et de comprendre son mandat. Elle se dit fière de célébrer les auteurs et les autrices noir(e)s et de faire rayonner les artistes de la diversité. « On ne va pas mettre en avant un auteur homme blanc qui a toutes les plateformes […], mais plutôt un petit local queer pour que les gens le découvrent », explique-t-elle.

Sélectionnée au Gala Dynastie dans les catégories Entrepreneure de l’année et Entreprise engagée de l’année, la militante afroféministe est honorée qu’on souligne l’impact de son travail sur le rayonnement de la culture noire. « J’ai hâte de gagner les deux », dit-elle en riant. « Ce n’est pas le dernier des prix qu’on va recevoir, mais je suis contente de savoir que c’est le premier », confie-t-elle. Gabriella a su tenir la promesse qu’elle s’était faite d’inscrire son espace dans la durée. Symbole d’une nouvelle génération active et créative, elle est déterminée à organiser la résistance par l’art et la culture.

Photo fournie par Gabriella Garbeau

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