CultureUne caricature vaut mille mots

Violette Cantin27 février 20215 min

À une époque où les « on ne peut plus rien dire » retentissent fréquemment et où les réseaux sociaux sont déjà inondés de contenu humoristique, l’art de la caricature se démarque par son irrévérence et son désir de faire à la fois rire et réfléchir.

Les premières caricatures créées en sol québécois remontent à 1759, année de la bataille des plaines d’Abraham. Depuis ce temps, la caricature n’a jamais cessé d’exister et d’occuper une place bien à elle dans les médias québécois.  Au carrefour de l’art, de l’humour et du journalisme d’opinion, elle constitue en quelque sorte un ovni médiatique. Mais d’après André-Philippe Côté, caricaturiste au journal Le Soleil depuis 23 ans, elle peut être un formidable élément de vulgarisation des débats sociétaux : « Quand j’étais enfant, les caricatures me fascinaient. Je n’en saisissais pas nécessairement toutes les nuances, mais elles attiraient mon attention sur différents enjeux. »

 Néanmoins, les postes de caricaturistes sont rares, et même si André-Philippe Côté travaillait dans les arts visuels depuis l’âge de 20 ans, il lui a fallu attendre ses 32 ans avant qu’une occasion se présente. « Il y a un poste de caricaturiste qui s’ouvre tous les 20 ou 25 ans. Moi, je n’avais jamais arrêté de dessiner et de m’intéresser à la politique, alors quand le poste s’est ouvert, j’avais un portfolio bien rempli », se rappelle-t-il. Parce qu’être caricaturiste demande non seulement un sens de l’humour, mais aussi une connaissance accrue de l’actualité, un talent pour le dessin et une volonté de donner son opinion. En bref, créer une caricature demande du temps. Un temps qui, de nos jours, contraste avec l’instantanéité des réseaux sociaux.

Le 2.0 change la donne

Difficile de surfer sur le Web sans y apercevoir des mèmes, ces images accompagnées de texte qui sont devenues une forme d’humour populaire sur les réseaux sociaux. Et dans ce marché humoristique saturé et plus accessible que jamais, plusieurs se questionnent sur la place de la caricature. D’après Julie Dufort, docteure en sciences politiques et professeure à l’École nationale de l‘humour, la caricature est vouée à se réinventer, comme les journaux qui en publient. « La caricature peut non seulement démocratiser le débat public, mais elle est aussi de l’art à proprement parler, contrairement aux mèmes. Pour moi, ça a encore sa place dans le débat politique », explique-t-elle. 

André-Philippe Côté croit lui aussi en l’avenir de la caricature, et affirme ne pas percevoir l’émergence des mèmes comme une menace : « […]c’est drôle, mais ça n’agit pas tout le temps comme une critique sociale. Alors qu’une caricature, ça apporte souvent une réflexion, un point de vue critique. » Les mèmes seraient donc un bon complément à la caricature : « Ce sont deux univers différents, mais assez proches. »

 Les canaris dans la mine

La caricature, ce n’est pas que de l’humour : de par son côté subversif, elle repousse les limites de la liberté d’expression. Elle a d’ailleurs suscité son lot de controverses dans les dernières années et la décision de publier ou non les plus corrosives d’entre elles a donné bien des maux de tête à de nombreux patrons de presse.

André Pratte, éditorialiste en chef de La Presse pendant 14 ans, a fait face à des choix difficiles concernant la publication ou non de certaines caricatures. En effet, c’est sa section qui les publiait dans le journal et il a dû se positionner sur ses limites. « La liberté d’expression, pour moi, ce n’est pas de pouvoir dire n’importe quoi, n’importe quand. Je crois que la limite, c’est de ne pas choquer inutilement. Mais quand elle contient un argument, un message, la caricature peut choquer », détaille l’ancien éditorialiste.

À ce propos, l’affaire Charlie Hebdo, en 2015, a suscité une onde de choc dans le monde et a aussi remis en question les limites de cet art. Suite à la publication de caricatures du prophète Mahomet par ce journal connu pour son humour satirique, des terroristes ont commis une fusillade dans ses locaux, faisant douze morts, dont des caricaturistes. Les responsables des salles de rédactions des plus grands quotidiens se sont alors demandé si leur journal devait à leur tour publier ces caricatures en signe de solidarité.

La Presse a décidé de ne pas les publier. « On savait que ces caricatures allaient choquer une partie de nos lecteurs musulmans. On trouvait que ç’aurait été gratuit de les reproduire », explique André Pratte. André-Philippe Côté, pour sa part, se dit déçu que les journaux québécois ne les aient pas publiées. « J’aurais aimé que ce soit unanime. Si elles avaient été publiées partout, les gens plus radicaux n’auraient plus su contre qui se fâcher », explique-t-il. Dans son travail, il se dit toutefois prudent avant d’aborder des religions qui ne sont pas la sienne, évoquant son « manque de connaissances. » 

En somme, la caricature n’a pas fini de choquer ni de faire réfléchir. Mais certains jours, elle peut aussi être inoffensive. « Il y a des journées où mes caricatures sont plus consensuelles. Être corrosif tous les jours, c’est épuisant », conclut André-Philippe Côté, un sourire dans la voix.

Photo fournie par André-Philippe Côté

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