UQAMLiberté universitaire : une initiative inusitée d’un professeur de l’UQAM

Geneviève Abran23 février 20216 min

Dans la foulée de la « crise » sur la liberté universitaire déclenchée l’automne dernier à l’Université d’Ottawa, un professeur de l’UQAM a ajouté un encart sur la liberté d’expression à ses plans de cours de la session d’hiver 2021. Dans cette initiative personnelle, le professeur du Département d’études urbaines et touristiques Alain Adrien Grenier souhaite s’attaquer à « l’éléphant dans la pièce » avec ses étudiants et ses étudiantes. 

« Toute idée et tout vocable, quel qu’il soit, doivent pouvoir être débattus à l’université, en classe, dans un contexte d’étude et d’apprentissage des différentes perspectives, sans être extirpés de leur contexte, aussi longtemps qu’ils sont abordés dans un respect mutuel mais objectif de la chose, sans attaque sur la personne », peut-on lire dans l’encart.

M. Grenier a ressenti la nécessité de l’intégrer aux plans de cours de ses quatre classes de l’hiver 2021 afin de « créer un contexte de travail et une atmosphère d’apprentissage en classe qui soient sains pour tous. » 

Le respect avant tout

Par cette initiative, M. Grenier souhaite créer un « climat de confiance » avec les étudiants et les étudiantes dans ses cours. Selon lui, cela ne passe pas par l’interdiction de certains mots qui peuvent engendrer un malaise chez certaines personnes. « Respecter le confort de chacun est une chose, mais on vit en société et au nom de ce confort personnel, on ne peut pas imposer la censure au reste du groupe », juge le professeur. 

Il estime que la tentative de « rectitude politique » de quelques individus pour éliminer le malaise autour de certains mots n’est pas la solution. « On confond l’injure à quelqu’un avec des mots qui comportent une histoire, une charge de sens absolument forte », estime M. Grenier. Selon lui, il y a une différence fondamentale entre l’utilisation de mots offensants pour insulter une personne et pour expliquer l’histoire. 

Le professeur reconnaît que des mots peuvent engendrer un malaise chez certains membres de la communauté étudiante. Il est toutefois d’avis que l’université est avant tout un endroit où l’on doit apprendre à déconstruire les idées et où l’on doit pouvoir aborder ces questions. Selon M. Grenier, c’est important de regarder un concept sous tous ses aspects. Cela nécessite une certaine latitude. « On n’est pas [à l’université] pour s’attaquer mutuellement. On est là pour regarder les choses, pour voir pourquoi il y a de la douleur et comment on peut faire pour apprendre à vivre avec cette douleur », souligne-t-il. 

Préoccupation

Le directeur du Département d’études urbaines et touristiques, Bruno Sarrasin, affirme être au courant de cette initiative. Le Département ne se porte pas garant de celle-ci, nuance-t-il. Si M. Sarrasin confirme qu’il s’agit d’une initiative personnelle de M. Grenier, il considère qu’il semble y avoir un consensus général autour de la liberté universitaire au sein de son département. « On ne doit pas avoir de frein [légal ou moral] dans notre démarche d’enseignement », croit le directeur. Il reconnaît aussi que cette question représente une « préoccupation générale » pour le personnel enseignant. 

Dans une lettre envoyée au corps professoral de l’UQAM le 9 février 2021 dont le Montréal Campus a obtenu une copie, la rectrice de l’Université Magda Fusaro rappelle l’importance de la liberté universitaire. « J’ai choisi une université qui, de tout temps, a inscrit ce principe au cœur de son fonctionnement », soutient Mme Fusaro dans la lettre. La rectrice affirme que « l’ouverture, le respect et la tolérance, qui permettent de faire place à la diversité, tout autant des personnes que des idées » sont des principes et valeurs fondamentaux de l’UQAM. 

En 2017, l’UQAM a rejoint le réseau international Scholars at Risk (SAR), dont le but est de protéger des universitaires, des chercheurs et des chercheuses ainsi que des membres de la communauté étudiante qui n’ont plus la possibilité de travailler librement dans leur pays. À ce jour, SAR regroupe plus de 300 universités et organismes. En mars 2017, l’UQAM a reçu en conférence la chercheuse syrienne Hanadi Ibrahim, accueillie par l’Université Western, en Ontario, qui fait aussi partie du réseau. 

En octobre 2021, la professeure de l’Université d’Ottawa Verushka Lieutenant-Duval avait été suspendue un peu plus de deux semaines par le recteur Jacques Frémont.  La professeure avait été critiquée sur Twitter par une étudiante pour avoir utilisé le mot commençant par la lettre n dans le cadre de son cours. « Tout le monde marche sur des œufs » depuis cet événement qui a été instigateur d’un vif débat sur la liberté universitaire, admet M. Grenier. Dans une déclaration publiée sur Facebook le 23 février dernier, le premier ministre du Québec François Legault, s’inquiète de voir la censure des mots et des œuvres dans les établissements universitaires. La ministre de l’Enseignement supérieur Danielle McCann se penche sur la question, confirme-t-il.

Un message bien reçu

Si plusieurs enseignant(e)s d’université ont vécu des représailles pour avoir utilisé des termes que certains et certaines jugent offensants, M. Grenier croit que son encart a bien été reçu par ses étudiants et ses étudiantes . « Je dis aux étudiants que s’ils ont des malaises, s’il y a des choses avec lesquelles ils ne sont pas d’accord, ils doivent le dire », soutient le professeur.  

L’étudiante Carol-Ann Larouche-Héroux suit l’un des cours donnés par M. Grenier cette session. Elle est d’avis que cette initiative n’a pas eu de « gros impact » dans la classe. « Il a vraiment pris le temps de mentionner que nous étions libres d’avoir le point de vue que nous voulions tant que nous restions respectueux », sans mettre l’accent sur cette question, juge-t-elle. Mme Larouche-Héroux croit qu’il est pertinent de rappeler qu’il est possible d’avoir des opinions différentes sans crainte puisque les cours de tourisme touchent parfois des « sujets sensibles ». 

M. Grenier a remarqué que certaines personnes restaient après le cours pour poser des questions à l’abri des regards du reste de la classe. Le professeur juge « triste » que le débat autour de la liberté universitaire fasse en sorte que des étudiants et des étudiantes n’osent plus poser des questions ouvertement. « Dans la mesure où on ne le fait pas pour blesser les autres, [l’université est] l’endroit où l’on peut et l’on doit réfléchir librement », estime M. Grenier.

Illustration : Édouard Desroches

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