CultureDessiner les mots avec Christian Tiffet

Avatar Lila Maitre10 avril 20205 min

Au début de sa carrière, Christian Tiffet ne se doutait pas que son diplôme en design graphique de l’UQAM le mènerait vers l’illustration éditoriale. Pendant plus de 20 ans, il a associé ses fonctions de directeur artistique au Devoir avec celles d’illustrateur, et il continue encore d’illustrer comme indépendant aujourd’hui après avoir quitté le journal. 

Antidote 10

Originaire de Sologne et ayant grandi en banlieue parisienne, Christian Tiffet est parti vivre à Montréal en 1967 avec le reste de sa famille quand son père, directeur artistique, a reçu une proposition d’emploi au Canada pour une agence de publicité. Influencé par l’univers artistique de ce dernier, il a entamé des études collégiales en graphisme, puis a travaillé quelque temps dans la publicité, un domaine qui l’a vite ennuyé. « Il y avait un sérieux problème de conscience [dans ce domaine], explique-t-il, j’ai donc décidé de retourner à l’université. »

Diplôme en poche, Christian Tiffet, qui se dit être un « enfant de l’UQAM », est entré dans différentes boîtes de communication, comme l’agence Young & Rubicam, aujourd’hui Y&R, qui lui a valu un bref détour à Toulouse, en France. On lui proposa même l’opportunité d’un poste à Paris, mais il fit le choix de revenir au Québec. À son retour, il est devenu directeur artistique aux Éditions Québec Amérique. « Ce qui était intéressant pour moi, c’était non seulement la direction des collections, mais aussi la possibilité d’illustrer », explique l’artiste qui a conçu des couvertures de plusieurs livres de la maison d’édition. 

Il apprend par la suite que le poste de directeur artistique du Devoir est vacant : il postule et, à sa grande surprise, est engagé, en 1998. « La direction artistique, ce n’est pas quelque chose de facile, c’est très contraignant », rappelle le dessinateur à propos de la rigueur que demande le poste. Quotidiennement, il faisait le tour des pupitreurs et des pupitreuses pour choisir les images et photographies qui allaient accompagner les articles. « L’illustration était toujours là, dans ma petite tête », ajoute Christian Tiffet, ce qui l’amène à proposer au journal des illustrations pour la page Idée, quand le sujet s’y prête. « C’est un vrai artiste », mentionne son ancien collègue du Devoir Serge Truffaut, qui souligne l’élégance de son dessin et son savoir-faire.

Dr. John, de Christian Tiffet

Le lien entre l’écrivain et l’artiste

Au bout de 20 ans, Christian Tiffet quitte le Devoir pour devenir illustrateur indépendant. Il garde quelques contrats avec le journal en illustrant régulièrement pour les pages Histoire et Philosophie. Cela lui permet de revenir dans le milieu de l’édition. 

En 2019, il collabore avec Serge Truffaut pour le livre Les résistants du jazz. « Ça a été un plaisir total, je suis retourné dans ce qui m’allume le plus ». Ce livre comporte des dessins de grands musiciens et musiciennes de jazz, tracés à la plume et au pinceau, puis retravaillés par ordinateur. « Ses illustrations apportent au livre l’éclat qu’il fallait pour le distinguer des livres du genre. […] Sans elles, le résultat aurait été fade », explique Serge Truffaut, qui rappelle qu’une bonne partie des livres de ce genre sont accompagnés de photos en noir et blanc. 

Dans cette oeuvre collaborative, écrivain et illustrateur sont placés sur un pied d’égalité. « La collaboration s’est déroulée à l’enseignement de la bonne entente, […] de la confiance. Jamais je n’ai eu besoin de dire à Christian que ceci n’allait pas, que cela ne convenait pas  », mentionne Serge Truffaut. Un prochain livre sur le blues est d’ailleurs en préparation, avec cette fois des dessins entièrement produits à la main. 

L’art d’illustrer

Quand on lui parle de son métier, Christian Tiffet s’illumine. « L’illustration éditoriale est une image qui doit marquer les esprits, qui doit frapper ». Pour lui, elle doit aller au-delà du texte qu’elle accompagne. L’artiste donne son propre regard sur le propos et fait parler l’image, au lieu de l’utiliser simplement à titre esthétique.  

« Il y a trop d’illustrateurs qui se laissent prendre, sur le plan stylistique, par tout ce qui se fait », explique-t-il, en référence à la création numérique qui peut avoir comme conséquence une uniformisation des images. Peu d’illustrateurs et d’illustratrices ont réussi à imposer leur propre style ; il prend pour exemple Adrià Fruitós, Isidro Ferrer ou Lino, qui ont apporté leur propre sensibilité à leurs oeuvres. 

Christian Tiffet mentionne avec amertume la lente disparition des illustrations de presse, souvent victimes des banques d’images. « Les créateurs et illustrateurs sont un peu laissés pour compte », confie-t-il, désabusé.

Il évoque également la censure à l’encontre des dessinateurs et dessinatrices et des caricaturistes. Récemment, le New York Times a pris la décision de ne plus publier de caricatures. Dans plusieurs pays, des artistes de presse sont censuré(e)s ou renvoyé(e)s, comme Michael de Adder aux États-Unis qui soutient que son renvoi du Brunswick News a été causé par ses dessins satiriques sur Trump. Certains pays, comme la Turquie, vont même jusqu’à les emprisonner. L’artiste turque Musa Kart est régulièrement inculpé et condamné par la justice pour ses dessins. « Il y a des démocraties qui sont en train de se fragiliser », soutient l’ancien directeur artistique.

Christian Tiffet continue malgré tout d’encourager la liberté d’expression pour ces artistes : « [Le rôle du créateur] est de s’exprimer comme il l’entend, il ne faut pas cesser de proposer ses idées.»

Photo Lila Maitre | Montréal Campus

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