Un passé oublié par une jeunesse allumée

Des Allemands et des Allemandes de tout âge se sont rassemblé(e)s le 9 novembre dernier devant la Porte de Brandebourg, à Berlin. Ils et elles y célébraient l’unité de leur pays et le trentième anniversaire de la chute du Mur de Berlin, communément appelé la « révolution pacifique ». Les vieux de la vieille connaissent le bagage historique de ce « mur de la honte », mais qu’en est-il des millénariaux ?

Grand fanatique d’histoire et de culture allemande, j’ai décidé de me payer « la traite » et de vivre un rêve d’adolescence : assister à une célébration de la chute du Mur de Berlin. Ça tombe bien, ça fait 30 ans cette année. J’ai pris mes cliques et mes claques, mon zoom et mon appareil photo et je me suis envolé pour la capitale germanique.

Ce n’est pas ma première fois en sol berlinois, mais la première en tant que journaliste. Ma quête: aller à la rencontre de la jeunesse allemande. Après tout, il y a plus de 10 millions de jeunes âgés de 18 à 30 ans en Allemagne, dans un pays comptant près de 83 millions personnes, soit neuf fois la population du Québec.

Berlin est reconnue pour sa vie nocturne, ses clubs qui ne ferment jamais, comme le Kater Blau et les endroits assez hipsters comme le Klunkerkranich, ce bar très populaire auprès des jeunes, situé sur le toit d’un centre commercial en plein Neuköllln (l’équivalent berlinois du Mile-End).

Ma première rencontre en Allemagne, mis à part mon bref échange avec le douanier, est avec Lena, 32 ans. Elle avait deux ans lorsque le Mur est tombé et que des milliers d’Est-Allemands et d’Est-Allemandes ont pu transiger librement vers l’Ouest.

Comme bien des jeunes, ce sont ses parents qui lui ont parlé de l’histoire du Berliner Mauer. « Ils m’ont parlé de son origine et du moment où ils ont traversé la frontière. C’était, selon leurs dires, très spécial, confie-t-elle, cigarette à la bouche. Par contre, je ne crois pas que la chute du Mur n’en tiennent que de David Hasselhoff et de distribution de bananes », ajoute Lena en riant.

Oui, l’acteur et chanteur américain que la terre entière a connu dans Alerte à Malibu, David Hasselhoff, est bien aimé en Allemagne. En juin 1989, il sort Looking for Freedom, un album dont le titre semble s’adresser directement aux citoyens de l’Est.

Le 9 novembre 1989, le Mur de Berlin est tombé. Est-ce une coïncidence ou David Hasselhoff a-t-il contribué à provoquer cette « révolution tranquille »? Ce sera pour un autre texte.

Les restants du Mur

Au 20e siècle seulement, l’Allemagne aura connu deux dictatures, deux guerres mondiales et 41 années de communisme. Pour la porte-parole du DDR Museum, Vanessa Lemke, c’est une chance que ce mur n’est maintenant qu’un mémorial.

« Les quelques parties restantes du Mur, comme la East Side Gallery, sont super populaires et sont l’occasion pour nous, Berlinois et Allemands, de se rappeler de notre histoire », raconte la jeune femme de 28 ans. 

Le DDR Museum est un musée consacré à la vie d’époque en Allemagne de l’Est, que ce soit en expliquant le mode de vie ou en permettant de visiter une reproduction d’un appartement « typique » de l’est. Selon elle, il est important de conserver ce mur et de célébrer le passé et elle déplore que les gens aient tendance à mettre de côté leur histoire.

L’importance de jaser du passé

Parlons-en du passé. Le Québec a lui aussi vécu son moment de rébellion lors de la Révolution tranquille. Pour les néophytes en la matière, une classe moyenne émergente a tenté dans les années 60 de redéfinir le rôle et l’identité de la société francophone du Canada, ce qui a créé son lot de division. Il y a aussi eu l’apparition d’une certaine liberté sexuelle et l’affirmation de la femme. 

Dans mes livres d’école, je ne me rappelle pas avoir lu ni une ni deux lignes à propos de cette période. Je dois l’avouer, je ne pourrais donc pas vous expliquer de long en large cette partie de notre passé. Pourtant, c’est un des évènements les plus marquants de l’histoire moderne de la Belle Province. 

Les jeunes Allemands et Allemandes sont dans la même situation. Comme le Québec, le système d’éducation est de compétence provinciale. En Allemagne, les Länder, l’équivalent des provinces, développent leur propre programme scolaire.

« C’est absolument nécessaire que [l’histoire du Mur] soit enseigné à l’école », affirme Mme Lemke, ajoutant que c’est venu « sur le tard ». Selon elle, les gens de 25 ans et moins n’en savent pas assez. « Elle saura peut-être qu’il y avait deux états allemands et que l’un était socialiste et l’autre capitaliste. Par contre, pour plusieurs étudiants et étudiantes, ça se limite à ça. »

Il est triste de réaliser que ce moment important dans l’histoire de ce jeune pays ne soit pas assez enseigné aux jeunes. On parle quand même ici d’un moment clé de l’unité allemande. Un prénommé Raphael, 22 ans, m’a raconté à la blague que le 9 novembre est « LE moment où la population allemande peut être fière d’être allemande. Ce moment-là et lorsque la Mannschaft gagne la Coupe du monde de la FIFA. »

Il y a de l’espoir

En attente de mon vol pour Amsterdam pour revenir au pays du sirop d’érable et de Gilles Vigneault, je fais la rencontre d’un Américain au magasin Duty free de l’aéroport Tegel de Berlin.

Dr. Derek Levison est PDG de sa propre entreprise de biochimie établie à Berlin. Il s’y est installé il y a 26 ans par amour pour sa femme, une Allemande. Il y a d’ailleurs fondé une famille en plus d’une entreprise. Il n’a pas peur de le dire, ses enfants « don’t know sh*t », ne savent rien. « Ils ne sont pas seuls dans ce bateau-là, s’insurge-t-il. C’est le cas de la majorité d’entre eux, les millénariaux. »

Que pensent les aînés de leurs jeunes? Pour le consul adjoint d’Allemagne à Montréal, Robert Strnadl, la relève allemande pourrait être décrite en deux mots : « libre et prospère ».

Rita Paulmann, 65 ans, se dit fière que la relève soit plus « politisée » que la génération d’avant. « [Les jeunes] pensent au futur, ont une conscience de leur entourage et de leur avenir et je crois que c’est grâce à la jeune Suédoise Greta Thunberg. »

Lors de mon court séjour, des centaines de jeunes s’étaient déplacés dans les rues pour pousser le gouvernement d’Angela Merkel à agir pour l’environnement, marchant dans les rues en scandant tous en cœur des slogans pacifistes dans le cadre du mouvement Friday For Future

Et c’est vrai. Les jeunes sont de plus en plus politisés. En septembre dernier, c’était les jeunes du Québec qui envahissent les rues de Montréal, rassemblant ainsi près de 500 000 personnes, selon les organisateurs de l’évènement. Ce n’est pas rien. Ça m’a rappelé mes belles années de cégep, alors que le printemps érable frappait de plein fouet le Québec.et que les jeunes militaient sans relâche, casserole à la main et carré rouge sur le coeur. 

La réalisatrice franco-allemande Catherine Veaux-Logeat, derrière le documentaire relatant l’histoire d’une fracture familiale entre deux cousins allemands à l’époque des deux Allemagnes,  a elle aussi sa propre opinion sur les jeunes.

« Ils ont tendance à oublier cette partie de leur histoire. Les plus jeunes vivent dans une optique de “Bon, nous, on sait, il y a un mur qui passait là, mais on peut-tu passer à autre chose ?” Il y a un peu une sorte d’ignorance, ou un oubli, dit-elle. Alors maintenant, est-ce qu’on oublie ou on se souvient du Mur ? C’est la question. » 

Photo JEAN-MICHEL CLERMONT-GOULET MONTRÉAL CAMPUS

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