CultureFestival du nouveau cinémaFNC 2019 : N’attendez pas le happy ending

Avatar Guillaume Whalen17 octobre 20194 min

Sans se réinventer pour son dernier long métrage, Ken Loach présente Sorry We Missed You, une oeuvre percutante et épurée qui dénonce les abus de pouvoir du patronat sur la classe moyenne.

Croulant sous les dettes et désireux de sauver financièrement sa petite famille installée à Newcastle, en Angleterre, Ricky devient livreur autonome. À son compte, il achète un camion de livraison grâce à la vente de la voiture de sa femme Abby, avec son consentement bien sûr. Cette femme généreuse empreinte d’une sérénité et d’une chaleur humaine à couper le souffle se doit d’emprunter le transport en commun pour pratiquer son métier : l’aide à domicile. 

L’espoir renaît donc pour cette famille à la suite de ce nouvel emploi, mais le discours de Ricky rebondit aux oreilles d’Abby. « Dans six mois, nous n’aurons plus à travailler 15 heures par jour et nos dettes seront payées ! », lui répète-t-il. Fidèle à ses habitudes, le double récipiendaire de la Palme d’or cannoise n’offre pas le bonheur tant souhaité par ce couple attachant. 

Le style Ken Loach : le cinéma-vérité

Empreinte de réalisme social et contestataire des abus de pouvoir que subit la classe moyenne, la trame narrative de cette oeuvre s’inspire de la récente révolution numérique dans le monde du travail, c’est-à-dire l’ubérisation. Inspiré de l’entreprise californienne Uber, ce nouveau processus économique permet une mise en relation constante entre la clientèle et le personnel pour assurer un taux d’efficacité accru. Par contre, selon la politique du contrat zéro heure, il est possible de travailler 15 heures d’affilée six jours sur sept. 

Ces nouvelles conditions de travail, donnant peu de laxisme aux travailleurs et aux travailleuses, auront de fortes répercussions sur la vie familiale de Ricky et Abby. D’ailleurs, il s’agit d’un des principaux enjeux du film : concilier le travail et la famille pour rétablir l’harmonie et surtout l’amour au sein du nid.  

Une mise en scène transparente

Dans un souci de réalisme, le cinéaste britannique s’efface derrière la mise en scène. Le montage est peu découpé et aucune musique extradiégétique ne vient susciter de force une émotion comme c’est le cas dans de nombreux films, ce qui n’est pas un défaut en soi. 

La grande vertu du long métrage repose en effet sur l’honnêteté du scénario. Aucun artifice scénaristique ne renforce la dramatisation du récit. À un certain moment, le père, brisé mentalement et physiquement, part au travail en cachette et sa famille tente de l’en empêcher en se plaçant devant sa camionnette. Il refuse évidemment et appuie sur l’accélérateur. On imagine le pire. Sa petite fille de onze ans pourrait se faire rouler dessus, par exemple, mais Ken Loach ne tombe pas dans ces raccourcis pour faire avancer l’histoire. Il préfère filmer l’émotion pure et simple plutôt que celle qui pourrait être accompagnée de violons lyriques.   

Sorry we missed you se veut une chronique des gens ordinaires qui peinent à joindre les deux bouts et qui pourtant, restent dans l’ombre tant leur récit est vécu par des milliers d’autres. La colère et l’indignation peuvent aisément gagner le public face aux injustices que vivent ces personnages qui mériteraient un bien meilleur sort. 

Afin d’aider son fils qui risque l’expulsion de son école secondaire, Ricky manque une journée de travail alors que cette action lui vaut une amende de 100 euros ainsi qu’un éventuel licenciement. Le patron refuse un quelconque accommodement pour Ricky. Quoique diabolisé pour son manque d’empathie envers ses employés et employées, le responsable de l’entreprise bénéficie tout de même d’une certaine tribune où il explique pourquoi il agit avec une profonde déshumanisation. Le cinéaste de 83 ans, dont le dernier film I, Daniel Blake a remporté la prestigieuse statuette à Cannes en 2016, écrit ses personnages avec nuance sans les catégoriser d’emblée comme étant gentils ou méchants. 

Ce brillant témoignage d’une famille qui sacrifie presque tout pour redevenir indépendante détient la puissance d’une oeuvre politique. Un des objectifs du cinéaste était d’ailleurs de faire réagir. Malgré une fin qui laisse sur sa faim, ce drame offre une tribune sincère à des gens qu’on oublie bien souvent.

Photo fournie par le FNC

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