SociétéLes Algériens et les Algériennes encore dans les rues d’Alger… et de Montréal

Avatar Mayssa Ferah8 avril 20195 min

Depuis sept semaines, des manifestations pacifiques d’une ampleur considérable ont lieu en Algérie pour protester contre le cinquième mandat du président Abdelaziz Bouteflika. Le tout a pris la forme d’un mouvement sociopolitique inédit qui s’est soldé par sa démission officielle.

À Montréal, des rassemblements ont lieu chaque dimanche depuis sept semaines, devant le consulat algérien, en guise de solidarité avec le peuple. Environ 90 % des Algériens et des Algériennes du Canada sont installé(e)s au Québec, selon le recensement de 2016.

Louisa Heniche et Amel Flifti sont deux étudiantes de l’UQAM ayant assisté à presque chacune des manifestations. Elles sont nées de parents algériens et considèrent leur présence aux rassemblements comme « un devoir citoyen ».

« On y va pour démontrer notre soutien vis-à-vis le peuple algérien, notre peuple. Je trouve important de donner une visibilité internationale au mouvement », explique Mme Heniche. Bien que ces manifestations ne font pas l’unanimité au Québec, où certaines personnes s’interrogent sur la pertinence de manifester, Amel Flifti rétorque qu’en tant que binationale, elle doit soutenir la cause d’un pays où elle a des liens familiaux, « au nom de la solidarité internationale ».

Mme Heniche juge que la beauté du mouvement actuel, c’est qu’il inspire un sentiment de patriotisme. « Les Algériens redécouvrent le pouvoir de la rue. C’est porteur d’espoir. Le peuple algérien est résilient et je suis fière d’être algérienne », dit-elle.

Diplômée de l’UQAM et née en Algérie, la documentariste Sara Nacer a pris la décision impulsive d’aller à la rencontre de ces manifestants. « Je regardais ça de loin, mais en mon for intérieur, je voulais être là-bas, confie-t-elle avec émotion. C’est extraordinaire et historique ce qui se passe en Algérie. »

Pour elle, le mandat supplémentaire de Bouteflika n’était que la goutte d’eau qui a fait déborder le vase, mais les revendications se sont élargies. « Cela fait quelques semaines qu’il ne fait plus partie des slogans scandés dans la rue. », dit-elle.

« On a un ras-le-bol généralisé de 58 ans d’indépendance qui nous ont été confisqués. Les Algériens et Algériennes prennent la rue, mais reprennent surtout leur dignité. C’est comme si je découvrais un pays que je ne connaissais pas, qui fait fi du vieux régime », affirme Mme Nacer.

Une jeunesse pacifiste, certes. Mais aussi le spectre des années 1990 et de la tristement célèbre décennie noire : l’Algérie a vécu pendant douze ans une guerre civile sanglante où une violence sans nom rendait le pays et son climat social extrêmement instables. C’est la raison pour laquelle, selon Sara Nacer, la nouvelle génération manifeste son mécontentement de façon pacifique.

Les Algériens et les Algériennes en ont assez

« L’histoire de l’Algérie est en train de s’écrire », selon l’ancien journaliste algérien Miloud Chennoufi, aujourd’hui professeur au Département des études de la défense du Collège des Forces canadiennes. La revendication principale des manifestants et des manifestantes est bel et bien le rejet de la candidature du président sortant Abdelaziz Bouteflika. À première vue, ils et elles ont eu gain de cause, puisque l’homme politique a remis sa démission officielle mardi dernier.

Cependant, les raisons sous-jacentes d’un tel mouvement sont bien plus profondes, selon M. Chennoufi. « Les gens dénoncent avant tout la façon dont le pays est géré, explique-t-il. C’est la corruption en tant que mode de fonctionnement de la nation qui dérange. Elle est profondément ancrée dans les pratiques des gens qui ont le pouvoir en Algérie. » Le peuple algérien exige un système plus efficace et respectueux des standards mondiaux de gouvernance et poursuivra donc sa quête.

M. Chennoufi se dit fasciné par la nature pacifique d’un « mouvement populaire et spontané », dont la coordination se fait à travers les médias sociaux. « J’ai rarement vu des gens qui nettoient leurs rues après chaque rassemblement », observe-t-il. Il ajoute que cette stratégie de non-recours à la violence a donné de la crédibilité internationale au mouvement. Ces protestations se déroulent chaque vendredi et mobilisent tous les pans de la société algérienne.

L’obscurantisme du pouvoir algérien

Il est dur de se faire une idée claire du fait politique en Algérie, puisque cet immense territoire nord-africain est caractérisé par une opacité gouvernementale et une corruption notoire, selon M. Chennoufi. Ce qui a réellement fait reculer le président, selon lui, c’est l’intervention du chef de l’état-major algérien, Ahmed Gaïd Salah, qui a invalidé officiellement la candidature de Bouteflika. En Algérie, bien qu’on accorde des faits de corruption à certains généraux, l’armée en tant qu’institution est profondément respectée par le peuple.

Selon l’analyse de M. Chennoufi, la population algérienne craint qu’une fois le président parti, le système qui s’est construit autour de lui durant les dernières années se régénère à travers les forces politiques encore présentes. Les Algériens et Algériennes sont, à son avis, méfiant(e)s et ont peur de retomber dans un système de trafic des élections et d’un gouvernement corrompu non représentatif des volontés de la population.

photo : GRACIEUSETÉ SARA NACER

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