CultureArchitectes de la matière

Diversification des matériaux et évolution des pratiques : les savoir-faire d’hier et d’aujourd’hui se transmettent surtout par les établissements d’enseignement
Avatar Ludovic Théberge8 avril 20197 min

Vivre du métier de sculpteur ou de sculptrice peut être assez ardu. Or, certains et certaines artistes se sont taillé(e)s un avenir dans les ateliers de l’Université du Québec à Montréal (UQAM). Les futur(e)s artistes qui souhaitent s’y lancer considèrent que la formation donnée par l’UQAM est l’une des meilleures portes d’entrée dans le domaine.

L’ascenseur s’ouvre au 5e étage du pavillon Judith-Jasmin de l’UQAM. Déjà, un tohu-bohu se fait entendre en provenance des huit ateliers de sculpture situés tout au long des corridors. Les portes entrouvertes dévoilent des étudiants et des étudiantes aidé(e)s de techniciens et de techniciennes en train de façonner l’argile, raboter le bois, découper le métal et assembler le tout.

Au Québec, la formation donnée par l’UQAM se démarque surtout des autres universités par son approche « transdisciplinaire », selon le coordonnateur de la section sculpture à l’École des arts visuels et médiatiques de l’UQAM, Stéphane Gilot. « Si tu regardes les artistes qui font carrière et qui sont passés par l’UQAM, c’est assez frappant. C’est de là que ça part », affirme-t-il.

« Au début, je n’étais pas trop sûr d’aimer le cours de sculpture. Mes seules expériences remontaient au cégep où on avait fait un peu de plâtre et un support à patate en bois », raconte en rigolant l’étudiant de deuxième année au baccalauréat en arts visuels et médiatiques de l’UQAM Vincent Lussier.

Admis au programme avec l’intention d’y pratiquer la peinture, le cours d’initiation à la sculpture a rapidement changé ses plans. « Depuis ce cours, je n’ai pas repeint, indique-t-il. La sculpture, c’est différent, j’aime ça. Il y a la matérialité qui embarque. »

À défaut de compter un programme de sculpture, l’UQAM propose de nombreux cours permettant aux étudiants et aux étudiantes de se spécialiser dans cette pratique. Comme dans une majorité de domaines artistiques, les nouvelles technologies se sont invitées en sculpture.

L’École des arts visuels et médiatiques compte aujourd’hui sur un laboratoire d’ordinateurs dédié à la programmation et au montage de composants électriques et électroniques.

C’est ce qui permet aux personnes qui étudient dans le programme d’intégrer des composants robotisés à leurs œuvres. « On pourrait décider d’ajouter un capteur à une sculpture pour qu’elle interagisse avec le spectateur. La robotique peut autant être un composant que le médium de base », explique l’étudiante de première année Florence Turmel.

Stéphane Gilot constate toutefois une reprise de conscience quant aux matériaux utilisés. Aujourd’hui, « les gens essaient de reprendre en main leur mode de production. Ils veulent tout faire de A à Z », explique-t-il.

« La sculpture, ça coûte cher »

Pour les étudiants et les étudiantes, les contraintes financières de la sculpture peuvent être un obstacle à la création. À l’UQAM, la totalité des frais reliés aux matériaux doit être déboursée de leur poche.

Vincent Lussier travaille actuellement sur un projet jumelant plâtre, verre et cristal. Il estime que les coûts avoisineront les 600 $. Il s’agit d’une somme considérable, mais qui en vaut le coût pour s’épanouir, estime-t-il.

« L’École effectue des achats groupés. Les étudiants ont donc des prix assez extraordinaires s’ils veulent acheter de la terre, du métal ou du bois, par exemple », nuance Stéphane Gilot.

Plusieurs utilisent aussi des retailles de bois et de métaux regroupés dans de larges conteneurs disposés sur l’étage. « Mais tu ne trouveras pas de pintes d’argile fraîche dans les retailles », plaisante Vincent Lussier.

Créer en communauté

Vincent Lussier reconnaît que la force de l’École des arts visuels et médiatiques ne réside pas qu’en ses infrastructures. « Le point le plus positif [de cette formation] est le côté humain de l’encadrement que nous avons dans les ateliers », croit son collègue de programme Edmond Rochette-Pelletier.

Des techniciens et des techniciennes épaulent les jeunes artistes dans leur création en les conseillant et en les aidant à manipuler la machinerie. « Ils nous donnent le goût d’aller vers l’expérimentation de techniques qui font presque peur ou qui ne nous intéresseraient pas à première vue », ajoute l’étudiant.

Même expérimenté(e)s, les techniciens et les techniciennes doivent parfois se creuser les méninges pour permettre aux étudiants et aux étudiantes de matérialiser leurs visions créatives.

« Pour l’œuvre sur laquelle je travaille présentement, on devait plier un morceau de métal, mais ce n’est pas possible avec les machines », observe Edmond Rochette-Pelletier, en pointant, à titre d’exemple, son assemblage composé d’une feuille métallique prenant la forme arrondie d’un parapluie. « Jean, [le technicien], ça l’allume d’avoir un défi, précise-t-il. On a utilisé des tables et on y est arrivé. »

Bien que la sculpture puisse être perçue comme un art masculin, au moins la moitié des étudiants et des étudiantes des cours de sculpture sont des femmes et sont présentes dans tous les ateliers, remarque l’étudiante de troisième année Myriam Simard-Parent.

« C’est comme si le métier, qui est un travail physique, était automatiquement associé aux hommes, ce qui est complètement faux », explique l’étudiante.

Conceptualiser l’espace public

Les finissants et les finissantes de la formation en sculpture sont conscient(e)s des difficultés du marché. La compétitivité et l’accès aux ressources de production sont parmi celles auxquelles ils et elles feront face à leur sortie de l’université, selon plusieurs étudiants et étudiantes du programme. Une des avenues possibles reste toutefois celle d’intégrer « le circuit du 1 % ».

Au Québec, la « Politique du 1 % », du ministère de la Culture et des Communications, exige qu’un pour cent du budget d’un bâtiment ou de l’aménagement d’un site subventionné par le gouvernement soit consacré à la création d’une ou de plusieurs œuvres d’art.

Cette politique est vue d’un bon œil par Edmond Rochette-Pelletier, mais l’étudiant reste toutefois critique.

Ces concours ne sont pas seulement jugés par des artistes, mais aussi par des ingénieurs et des ingénieures ainsi que par des gens siégeant sur les conseils d’administration des organismes. « Il y a des gens qui sont moins liés [au domaine de la sculpture]. Les artistes doivent ajuster leurs propositions en conséquence », dit-il.

Remporter un tel concours peut permettre à un ou à une artiste de s’imposer dans le milieu de la sculpture. Stéphane Gilot a lui-même travaillé pendant six ans pour ce ministère en tant que juré lors de ces concours.

« Un de mes chevaux de bataille était de favoriser l’octroi d’un premier contrat à de jeunes artistes, se rappelle-t-il. C’est arrivé souvent et il y en a beaucoup qui, grâce à ce premier projet, se sont établis à long terme dans ce créneau. »

D’un autre côté, Edmond Rochette-Pelletier estime qu’il est tout aussi important pour un jeune sculpteur ou une jeune sculptrice de « penser à avoir une pratique de galerie et de diversifier ses œuvres en présentant autant en région qu’en ville » pour se tailler une place dans ce milieu artistique.

photo : LUDOVIC THÉBERGE MONTRÉAL CAMPUS 

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