Quartier huppé, pauvreté cachée

Le quartier du Plateau Mont-Royal porte le masque de la bourgeoisie. Il attire depuis quelques décennies les artistes et les jeunes professionnels, mais l’arrondissement cache en ses lieux une population importante de pauvres et de sans-abri.

Ils peuplent les bouches de métro et ils s’enfoncent plus loin dans les rues commerciales, vers l’est. Mais le soir venu, les sans-abri doivent quitter le quartier, en quête d’un endroit où dormir.

Pierre Martin connaît bien le visage de la pauvreté du Plateau, qu’il côtoie depuis 25 ans. Le directeur général du centre de jour La Maison des Amis du Plateau Mont-Royal explique que les personnes défavorisées qui fréquentent son organisme et ceux des environs n’habitent pas le quartier.

« Ce n’est pas la présence de ressources d’hébergement qui attire les personnes en situation d’itinérance sur le Plateau, puisqu’il n’y en a pas », poursuit-il.

Alors que le quartier compte deux refuges pour femmes en difficulté, aucun organisme d’hébergement temporaire pour hommes n’œuvre dans le quartier, même si la demande est criante. À lui seul, le centre de jour situé dans le sous-sol de l’église Saint-Stanislas-de-Kostka, sur le boulevard Saint-Joseph, n’attire pas moins de 120 personnes au repas gratuit du midi, six jours par semaine, pour un total d’environ 35 000 dîners par an.

Selon Pierre Martin, l’autre raison pour laquelle autant de sans-abri se déplacent sur le Plateau réside dans l’espoir d’une quête fructueuse sur l’avenue du Mont-Royal. L’artère, qui séduit par son achalandage monstre, est sillonnée tous les jours par les touristes, les résidents, les travailleurs et les clients des commerces qui s’y trouvent.

Pour la sociologue spécialisée en urbanisme à l’Institut national de la recherche scientifique Annick Germain, le Plateau Mont-Royal a toujours été un quartier unique, puisque son territoire immense se trouve à proximité du cœur de l’aide communautaire de Montréal. « La plupart des organismes qui viennent en aide aux sans-abri se trouvent près du centre-ville, dans le quartier Centre-sud et dans le Quartier latin. Le peu de distance qui les sépare du Plateau fait du quartier un terrain convoité par les itinérants », analyse-t-elle.

Mme Germain souligne que cette même proximité est tout autant invitante pour les jeunes professionnels bien nantis, qui embourgeoisent le quartier depuis une trentaine d’années.

Travailleurs en difficulté

Malgré les apparences de prospérité qui y règnent, une personne sur quatre vit avec de faibles revenus dans le quartier le plus populeux de l’île de Montréal, avec plus de 100 000 habitants, d’après une analyse effectuée en 2016-2017 par l’organisation Centraide. En fait, ce sont 26 000 personnes, parmi lesquelles on retrouve une grande proportion de travailleurs, qui sont confrontés à la pauvreté en dépit de leur emploi.

À la source même du problème se trouve le prix des logements, qui représentent un enjeu de taille. Selon le recensement de 2011 de Statistique Canada, le coût brut du loyer est plus élevé sur le Plateau que nulle part ailleurs à Montréal. Il s’élève à 823 dollars par mois, comparativement à la moyenne montréalaise de 746 dollars.

Le directeur du Réseau d’aide aux personnes seules et itinérantes de Montréal, Pierre Gaudreau, relève dans un dossier portant sur la pauvreté dans le Plateau en 2016 qu’un nombre important de personnes en situation d’itinérance sont d’anciens résidents du quartier. Bien qu’ils soient aujourd’hui sans domicile fixe, ils préfèrent continuer à le fréquenter.

Se financer soi-même

Pour La Maison des Amis du Plateau Mont-Royal, la recette de la réussite demeure l’autofinancement, grâce à la friperie qu’elle tient dans ses locaux. « On ne se sent aucunement supporté financièrement par la Ville. Au moins, on a été capable d’amasser 40 000 dollars avec la friperie et grâce à l’aide des dons des communautés religieuses dans la dernière année », déclare Pierre Martin.

Somme toute, la Maison des Amis du Plateau Mont-Royal a la chance de compter sur des subventions généreuses de la part du Programme de soutien aux organismes communautaires, car la Ville de Montréal ne lui octroie qu’un maigre 500 dollars par an. Il y a 25 ans, l’organisme devait se débrouiller avec 5 000 dollars par an, toutes aides financières confondues.

« On donnait un verre en styromousse à chaque gars. On lui donnait son café, sa soupe et son yogourt dedans, et s’il perdait son verre, c’était cinq sous. Ça fait à peu près dix ans que nous sommes stables. On a de la bouffe en masse et j’ai un chef cuisinier », raconte Pierre Martin.

Juste derrière l’église Saint-Stanislas-de-Kostka, à l’angle des rues Gilford et Garnier, se trouve une autre friperie, affiliée à l’organisme Les Petits Frères. David Stark, l’homme qui dirige ce commerce depuis cinq ans, ne se sent pas peu fier de la somme d’argent que sa boutique a amassée. « On a presque triplé nos revenus initiaux de 100 000 dollars grâce aux dons qu’on reçoit chaque jour », dit-il.

Néanmoins, celui qui voit sa clientèle s’accroître pense que la Ville n’en fait pas assez pour les organismes et les centres de jour du quartier. « En période électorale, les politiciens ont tellement à cœur les demandes des organismes, explique-t-il. Mais ça fait plusieurs années qu’on demande d’obtenir trois ou quatre bacs à recyclage supplémentaires pour la friperie et on n’en a pas encore vu la couleur. »

Plan d’action critiqué

Pour la sociologue Annick Germain, il est nécessaire d’offrir des logements à prix modique pour les plus démunis et des refuges temporaires sur le territoire du Plateau. Sinon, les travailleurs pauvres continueront à être évincés et devront migrer vers les quartiers où les loyers sont moins chers, selon elle.

Il ne s’agit toutefois pas d’une solution pour Pierre Martin. « La Ville aurait beau nous construire des centres d’hébergement sur le Plateau à coup de millions, ça ne donnerait rien. Quand il est question de maintenir des salaires, le soutien disparaît », déplore-t-il.

Le directeur général de La Maison des Amis du Plateau Mont-Royal aimerait plutôt que l’arrondissement installe des douches et des cases postales, « parce qu’il n’y a rien pour les sans-abri à part des activités et de la quête. »

Avec l’injection de 7,8 millions de dollars pour lutter contre la pauvreté, le Plan d’action montréal en itinérance 2018-2020 de la mairesse Valérie Plante, qui a vu le jour en mars dernier, laisse présager que le meilleur est à venir. Pour David Stark, reste à voir si les réels besoins des organismes et des plus pauvres seront entendus.

photo: SARAH XENOS MONTRÉAL CAMPUS

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