À la uneCultureArchambault : la musique pour affronter le temps

Avatar Lina Heckenast30 janvier 20184 min

Ayant pignon sur rue au coin Berri et Sainte-Catherine depuis 1930, le magasin Archambault est sans contredit un établissement phare du Quartier latin, résistant aux vents et marées de l’industrie musicale. Portrait historique d’une entreprise qui a évolué au rythme de la société québécoise.

Le tout premier magasin a été fondé par Edmond Archambault en 1896. Ce dernier désirait rendre accessible aux Montréalais la musique en feuilles, c’est-à-dire des partitions de musique populaire, typiquement jouée dans les salons.

« À la fin du 19e siècle, on est en plein essor du piano droit. C’est de plus en plus facile à construire et de plus en plus accessible à bas prix », explique la musicologue et chargée de cours à l’UQAM Sandria P. Boulianne. Le fondateur du magasin souhaite donc profiter de l’explosion du marché des pianos afin d’exploiter celui de la musique en feuilles.

D’abord installé à l’emplacement actuel du pavillon Hubert-Aquin de l’UQAM, à l’intersection des rues Sainte-Catherine et Saint-Denis, le détaillant tire profit de l’affluence du quartier, notamment en raison du croisement de deux lignes de tramway à proximité. « Entre 1890 et la Première Guerre mondiale, la rue Sainte-Catherine devient la grande rue commerciale prestigieuse de Montréal », indique la directrice du Laboratoire d’histoire et de patrimoine de Montréal et professeure d’histoire à l’UQAM, Joanne Burgess.

Entre 1896 et 1925, une période prospère dans l’histoire du magasin, Archambault se lance aussi dans l’édition de la musique ainsi que dans la production de ses propres pianos. À partir de 1925, la radio et le disque font leur entrée dans les foyers de la province, changeant le rapport qu’ont les Québécois à la musique.

« Il y a une forme de désengagement de la population à produire elle-même sa propre musique », soutient Sandria P. Boulianne. Pour s’adapter à ce changement, Archambault commence à vendre davantage de disques. Le détaillant offre aussi d’autres instruments, comme des ukulélés et des guitares, qui deviennent de plus en plus populaires à l’époque, poursuit Mme Boulianne.

Au tournant du 20e siècle, le magasin Archambault devient rapidement un joueur de marque dans le milieu culturel québécois. Être édité ou commandité par la maison représente alors un gage de succès, explique Sandria P. Boulianne. « [Edmond Archambault] a fait des affaires avec New York et avec la France. De grands éditeurs passaient par lui pour publier des éditions canadiennes de compositions de grands artistes », ajoute la musicologue.

En 1930, la boutique déménage au coin des rues Berri et Sainte-Catherine, son site actuel. Un nouvel immeuble de sept étages est construit spécialement pour accueillir le géant de l’industrie. À l’époque, le monde occidental se relève péniblement de la crise économique provoquée par le krach boursier de 1929 aux États-Unis. « Archambault bénéficie d’une économie assez diversifiée et de l’échec d’autres entreprises pour prospérer malgré la Grande Dépression », souligne Mme Boulianne.

Archambault a réussi à s’adapter aux nouvelles réalités et aux nouvelles technologies pour prospérer. Lorsque les banlieues ont commencé à émerger dans les années 50, le disquaire, comme d’autres commerces toujours présents aujourd’hui, a étendu son offre en périphérie de la métropole montréalaise.

Le Quartier latin vit une période économique sombre vers la fin des années 50 jusqu’au début des années 70. La création de l’UQAM promet un nouveau souffle sur le quartier, mais il tarde à se faire sentir. « Il y a eu beaucoup d’expropriations des commerces. C’est une époque difficile pour les commerçants », explique la professeure d’histoire à l’UQAM Joanne Burgess.

Lors de la construction du pavillon Hubert-Aquin, dans les années 70, le Archambault est l’un des seuls édifices du quartier qui parvient à rester debout. Le commerce a su fidéliser une nouvelle clientèle gravitant autour du campus universitaire. « À une certaine époque, les étudiants et les enseignants du département de musique profitaient d’un rabais substantiel », note Sandria P. Boulianne.

Au cours des années suivantes, d’autres succursales Archambault ouvrent leurs portes un peu partout au Québec. En 1995, l’entreprise familiale est acquise par le groupe Québecor Média, puis rachetée par Renaud-Bray en 2015. En dépit de la fermeture de détaillants de musique, comme HMV, deux autres succursales ouvrent boutique en 2017.

« L’évolution du Archambault témoigne de transformations sociales plus larges que celles du quartier. Elle est le reflet de l’histoire de la société québécoise », résume Mme Burgess.

 

photo : MARTIN OUELLET MONTRÉAL CAMPUS

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