À la uneCultureLa recette parfaite

Avatar Julie Levasseur18 décembre 20176 min

Un rôti de bœuf sur la couverture du dernier Ricardo. Une publicité de lait dans l’abribus. Un emballage de biscuits. Derrière l’apparence anodine de la photographie culinaire se cachent bon nombre d’artistes à la recherche de la perfection.

Avant le premier cliché, plusieurs heures de travail ont déjà été investies par l’équipe de production. L’esthétisme de l’image débute par la sélection minutieuse des produits. « Je peux commander trois cents pains pour faire deux hamburgers. On a besoin d’un pain parfait », révèle la styliste culinaire Chantal Legault. Les ingrédients sélectionnés sont huilés, colorés et sculptés afin de correspondre aux standards de l’industrie. Ce qui advient du reste varie en fonction des clients. Certains les donnent à des organismes communautaires.

La styliste culinaire assure la direction artistique de tout ce qui concerne l’alimentaire. « Je suis responsable de l’image quand on parle de bouffe, c’est-à-dire que je m’occupe de la préparation et de l’agencement dans l’assiette ou sur le support choisi », résume Chantal Legault. Il lui arrive même de créer des recettes de toutes pièces.

Même si des retouches sont apportées en postproduction, la réalité doit se rapprocher au maximum de l’idéal. « Rien de moins que la perfection » : telle est la devise que l’enseignant en photographie aux collèges Dawson et Marsan Denis Gendron transmet à ses étudiants. « Si la tranche de steak a des défauts, il faut en prendre une autre parfaite, et si elle ne l’est pas assez, on l’ajuste dans Photoshop », précise l’enseignant. Cette maxime s’applique surtout pour les emballages ou les campagnes publicitaires qui doivent être impeccables.

Denis Gendron apporte toutefois une nuance. Dans les magazines des années 2000, on assiste à l’apparition d’une conception de la photo de bouffe « un peu plus proche de ce qu’on voit dans notre cuisine et [qui] laisse plus de place à l’imperfection », explique-t-il.

Le photographe Jean Longpré donne l’exemple d’une lasagne montrée directement dans le plat de cuisson plutôt que dans une assiette montée. Les ingrédients photographiés sont authentiques dans la plupart des cas. Il souligne « l’ère du plus naturel possible » en ce qui concerne les produits, contrairement aux nombreux subterfuges employés autrefois. La principale exception est la crème glacée, qui fondrait pendant la séance. Il s’agit donc généralement d’un mélange de shortening et de sucre en poudre, fait savoir le photographe.

Un petit marché

La photographe Louise Savoie travaille autant pour des restaurateurs que pour des magazines, des campagnes publicitaires ou des livres de recettes. Son rôle consiste à créer une ambiance qui permet de capter des plats sous leur meilleur jour et selon la direction choisie, leur insuffler une touche de vie.

« C’est un grand défi d’animer des aliments pour les rendre intéressants, d’aller chercher une émotion », croit-elle. Il s’agit entre autres de jouer avec la lumière et d’ajouter des éléments pour raconter une histoire par l’image, « comme une œuvre d’art », dit-elle. Une séance photo d’une journée produit entre quatre et huit photos.

Aux grands principes de composition, de qualité technique et d’originalité, applicables à tous les types de photo, s’ajoutent des spécificités propres au marché culinaire.

L’enseignant en photographie Denis Gendron indique que les courants esthétiques varient selon les époques et les clients. « À un moment donné, ce n’était que sur des fonds blancs, puis les arrangements sont devenus plus chargés. Actuellement, on remarque une tendance vers la photographie « overhead » ou « top view », soit une caméra placée en hauteur vers le bas », explique-t-il.

La photo culinaire produite pour les emballages de produits doit, quant à elle, répondre aux besoins très précis des marques et des limitations matérielles ou graphiques. Par exemple, il doit y avoir assez d’espace pour indiquer les noms des produits et leur quantité.

Le photographe Jean Longpré raconte que dans les années 1980, les publicités, les magazines et les livres de recettes s’inscrivaient dans un style « froid, carré et descriptif ».

De son côté, Louise Savoie se souvient de la mode « nature morte » des années 1990, qui a fait place à un engouement pour le « lifestyle ». « Après les photos de bouffe en ambiance très studio, la lumière naturelle est apparue partout pour une approche plus douce qui perdure aujourd’hui », observe-t-elle.

La photo culinaire 2.0

L’évolution de la photographie culinaire est directement liée à la technologie. Jean Longpré parle d’une démocratisation grâce à l’accessibilité du matériel, qui a fait en sorte que « la démarcation entre les amateurs et les professionnels est devenue plus ou moins grande. Beaucoup de gens se sont improvisés photographes ». Il ajoute que l’essor des plateformes Web marque un tournant avantageux dans la diffusion de la photographie culinaire.

De son côté, Louise Savoie soulève que les caméras des téléphones intelligents ont contribué à « démystifier le métier de photographe et à le rendre plus difficile par le fait même, car ce ne sont pas tous les clients qui considèrent que ça vaut la peine d’engager un professionnel ».

Les budgets pour une séance photo culinaire peuvent atteindre les 25 000 $ par jour, incluant la rémunération de l’équipe, les dépenses matérielles et les locations, mentionne Jean Longpré. Le professeur Denis Gendron constate que le milieu a énormément changé depuis 25 ans, alors qu’on trouvait environ 150 photographes à Montréal. « Maintenant, il y a beaucoup plus de monde à table […] La concurrence est plus forte et ça a entraîné une baisse des tarifs », admet-il. L’enseignant croit  néanmoins que les photographes talentueux réussiront toujours à se tailler une place.

La styliste culinaire Chantal Legault demeure convaincue que les blogues et les médias sociaux sont stimulants et porteurs d’idées dans leur spontanéité, « mais qu’ils n’ont rien à voir avec le travail réfléchi du styliste culinaire et de la direction artistique ». Elle considère qu’en fin de compte,« chacun a sa part du marché »… ou du gâteau.

 

photo: SARAH XENOS MONTRÉAL CAMPUS

La styliste Chantal Legault prépare la table pour une photo de type « top view ». 

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