À la uneCultureAssurer l’égalité des sens

Naomie Gelper Naomie Gelper2 octobre 20175 min

Minoritaire dans un monde où la parole a depuis longtemps raison du silence, la communauté sourde doit se battre pour assurer son droit de consommer la culture. Se fiant à l’aide d’interprètes, les sourds remplacent l’ouïe par une série de gestes prompts qui permettent autant de décoder les paroles d’une chanson que la réplique de l’acteur brûlant les planches.

La culture est principalement accessible de façon visuelle pour Daz Saunders, à la fois sourd de naissance, doctorant en linguistique et chargé de cours au certificat en interprétation visuelle de l’UQAM. Fanatique de musique classique, il dit percevoir le chef d’orchestre comme un interprète, à défaut d’entendre résonner les notes des instruments. « J’ai découvert un autre sens à la musique en regardant comment le chef d’orchestre contrôle ses musiciens et dirige l’ensemble », exprime Daz Saunders en langue des signes québécoise (LSQ), accompagné d’un interprète.

Il y a de cela une vingtaine d’années, un atelier spécialisé en Angleterre lui a permis de découvrir la musique classique, un fait rare pour une personne sourde. Avant un concert d’opéra, M. Saunders a été initié à l’art lyrique en se faisant expliquer son histoire et en touchant des instruments. Il note avec déception que ce genre d’atelier, à sa connaissance, n’est pas offert dans la province. « Au Québec, je crois qu’il n’y en a jamais eu », se désole le sourd signeur.

Pourtant, selon la politique du gouvernement du Québec À part entière: pour un véritable exercice du droit à l’égalité, citoyens sourds et entendants ont droit à un accès égal aux activités sociales, martèle la professeure au certificat en interprétation visuelle de l’UQAM, Anne-Marie Parisot. « Mais les budgets gouvernementaux ne sont pas suffisants pour fournir un interprète à toutes les fois qu’une personne sourde entreprend une sortie à saveur culturelle », ajoute celle qui enseigne la LSQ depuis près de 20 ans.

Partager la scène

Les interprètes Joëlle Fortin et Martin Asselin sont bien conscients de cette dernière réalité. Depuis 2008, leur entreprise, Spectacle Interface, travaille sans relâche pour adapter en langue des signes québécoise des spectacles de théâtre et d’humour au grand public, qu’il soit sourd ou entendant. Selon Mme Fortin et M. Asselin, malgré des efforts morcelés, la culture n’est pas du tout accessible aux personnes sourdes.

« Dans les festivals comme Juste pour rire ou le Festival de jazz, il n’y a rien qui est offert aux sourds, dénonce quant à lui M. Asselin. Pourtant, pour d’autres types de handicaps, des mesures sont prises », poursuit l’interprète, qui reconnaît que les choix d’activités culturelles demeurent limités pour la communauté sourde.

Même des institutions largement fréquentées, comme le Théâtre du Nouveau Monde, n’offrent pas systématiquement la possibilité de recourir aux services d’un interprète pour traduire en simultané des événements culturels, réplique Daz Saunders. Ayant lui-même demandé l’aide d’un interprète pour saisir le sens d’une pièce de Shakespeare, le TNM ne lui a offert qu’un billet gratuit. « Ça ne m’aide pas à comprendre la pièce. C’est un manque qui vient de la part des institutions et des compagnies », persiste le chargé de cours.   

Dans l’esprit de M. Saunders, il ne faut pas considérer l’interprète comme un simple accompagnateur, mais plutôt comme un médiateur qui permet la communication entre des individus maîtrisant deux langues différentes.

« C’est aussi l’idée de partager l’espace qui déplaît », explique Anne-Marie Parisot. D’après la professeure, il est fréquent que l’on refuse de mettre l’interprète de l’avant par peur de déranger les entendants.

C’est précisément ce malaise que la compagnie Spectacle Interface tient à combattre. À preuve, les interprètes traduisent blagues et répliques en langue des signes québécoise à même la scène, et non dans l’ombre des projecteurs. « Il est très important de montrer aux sourds que ces activités ne sont pas que pour les entendants », insiste Martin Asselin, qui souligne que sa collègue et lui investissent en moyenne 500 heures pour adapter un spectacle.

L’UQAM à l’écoute?

« Les étudiants sont sensibilisés à l’enjeu d’être un sourd utilisant la LSQ dans un univers entendant », assure Mme Parisot. Elle spécifie toutefois que le but premier du certificat en interprétation visuelle de l’UQAM n’est pas de former des spécialistes qui pourraient, par exemple, traduire un spectacle de théâtre. Dans le corpus du certificat, le seul programme officiel de formation d’interprète en LSQ au Québec, l’apprentissage de l’interprétation de base de la LSQ est privilégié aux rudiments de la transmission de la culture au profit des sourds.

Selon la professeure, il s’agit d’un travail de tous les instants, pour une personne sourde, de jouir d’un accès égal à la culture. Elle ne jette toutefois pas le blâme sur le travail des interprètes. « La transmission de la culture ne relève pas de la formation [de ceux-ci], mais plutôt des instances politiques», affirme-t-elle.

Il est compréhensible, admet Mme Parisot, que l’État québécois préfère privilégier les services nécessités par le plus grand nombre, comme la santé et les services sociaux. « Cependant, un citoyen sourd qui se rend fréquemment au théâtre aura plus souvent besoin du soutien d’un interprète dans une année que pour l’aider à communiquer lors de son rendez-vous annuel chez le médecin », conclut Mme Parisot.

 

photo: MARTIN OUELLET MONTRÉAL CAMPUS

Daz Saunders, sourd de naissance, doctorant en linguistique et chargé de cours au certificat en interprétation visuelle de l’UQAM.  

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