À la uneUQAMDémystifier les « safe spaces »

Avatar Julie Levasseur15 mars 20174 min

Issus des groupes marginalisés et militants, les espaces sécuritaires (traduction du terme anglais safe spaces) se veulent des lieux exempts d’oppression et de jugement entre les membres d’une communauté. À l’heure où la liberté d’expression et la rectitude politique alimentent les débats, le concept est souvent remis en question. Repli nécessaire ou chambre à écho?

Les espaces sécuritaires servent à discuter et à débattre « sans alimenter les oppresseurs ou les groupes dominants », indique la professeure au Département de science politique de l’UQAM, Geneviève Pagé. Ils peuvent être virtuels, physiques ou encore temporaires, comme une pause dans une assemblée. De plus en plus, le terme safer space tient compte de l’idée qu’aucun endroit ne peut être totalement sécuritaire. « Nous sommes tous porteurs de la domination et il y a différents types d’oppression qui s’entrecroisent », précise Geneviève Pagé.

Pour Maria*, membre des collectifs Uqamiennes racisées en action, et la Collective – Féminismes et droit UQAM, les espaces (plus) sécuritaires offrent un soutien bénéfique. « C’est important d’avoir des espaces où je sais que mes expériences vont être validées et qu’on va m’écouter », témoigne-t-elle. L’étudiante juge essentiel de pouvoir échanger avec des personnes qui vivent les mêmes réalités afin de contrer le sentiment d’isolement. Elle stipule également être victime de propos à caractère haineux en raison de son statut de femme migrante.

Outre les groupes concrets comme les associations étudiantes, le Centre des femmes ou la Réclame pour les personnes LGBTQ, la communauté uqamienne instaure parfois des safe spaces lors de fêtes ou d’initiations. « Ça ne nuit à personne, c’est juste d’offrir de l’aide au besoin », fait remarquer Maria.

Sans employer la même terminologie, il existe des espaces sécuritaires institutionnalisés. Maria cite notamment les maisons d’hébergement pour femmes victimes de violence conjugale. Geneviève Pagé mentionne également les assemblées syndicales auxquelles les patrons ne peuvent assister. « C’est le même principe qui fait appel à une certaine forme de non-mixité », explique-t-elle.

Délibérations nécessaires

Selon Geneviève Pagé, l’Université n’a pas la prétention d’être un safe space, mais cela n’empêche pas qu’il y en ait à l’intérieur des établissements. Ils doivent cependant rester délimités dans le temps et dans l’espace. « C’est un lieu de répit, mais ça ne peut pas être un lieu de vie », estime la professeure. Elle considère que s’isoler dans des espaces sécuritaires revient à sortir de la lutte contre la domination.

Le vice-doyen à la recherche de la Faculté des sciences humaines et professeur au Département de sociologie, Joseph Yvon Thériault, insiste aussi sur cet aspect. « L’espace public de nos sociétés démocratiques est un espace de délibération et d’affrontement, où des idées divergentes doivent exister; tandis que le safe space veut éliminer l’adversité pour permettre aux groupes plus marginalisés d’avoir des lieux de dialogue pur », indique-t-il.

Geneviève Pagé affirme que toutes les idées ont leur place et qu’on ne devrait pas empêcher les débats de se tenir. Elle rappelle toutefois qu’en s’exprimant publiquement, une personne devient responsable de ses propos et s’expose à la réplique. « Si les critiques ne font pas notre affaire ou nous blessent, est-ce que c’est de la censure? Pour moi, non », tranche la professeure.

Selon Joseph Yvon Thériault, « on a le droit de dénoncer un propos, mais on n’a pas le droit de l’interdire. » D’après ses observations, c’est en dénonçant que l’on fait avancer l’opinion publique, car les débats permettent l’évolution des mentalités dans la société.

Le pouvoir des mots

Bien que chacun ait droit à son opinion, il y a une limite concernant les propos haineux envers des groupes en particulier, avertit Geneviève Pagé. « Les mots ont des effets politiques. Ils ne sont pas innocents et peuvent inciter à l’action, on en a eu des exemples récemment », souligne-t-elle, en référence à l’attentat de la Grande Mosquée de Québec, le 29 janvier.

Maria est du même avis lorsque des discours remettent en question la dignité des personnes. « Il n’est pas question de censurer des idées qui ne nous plaisent pas, mais de bannir des paroles violentes qui ont des impacts concrets sur les individus », nuance-t-elle.

Pour Joseph Yvon Thériault, ce n’est pas aux intervenants de l’espace public de déterminer quels sont les discours acceptables ou non : c’est le rôle du droit et de la justice. « C’est ça l’enjeu actuellement, les limites ne peuvent pas être définies par un camp au détriment de l’autre », fait-il valoir.

Malgré tout, le professeur ne craint pas pour la liberté d’expression dans les universités. « À l’UQAM comme ailleurs, les procédures de délibération sont assez fortes pour faire face à ce phénomène, qui demeure marginal », observe-t-il. Joseph Yvon Thériault se dit néanmoins pessimiste quant à la soumission de certaines personnes qui se taisent pour éviter les problèmes. « Le danger de la rectitude politique, c’est l’apathie que ça peut créer dans l’espace public », prévient-il.

Geneviève Pagé assure que l’Université demeure un espace foncièrement de débat, où la réplique prend plusieurs formes : affiches, manifestations, pression politique, etc. « Ça reste un espace qui n’est pas contrôlé par la teneur politique des propos, mais où [les acteurs publics] sont redevables de leurs prises de position », résume-t-elle.

Photo: FÉLIX DESCHÊNES MONTRÉAL CAMPUS

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