À la uneSociétéPokémon Go: et après?

Avatar Jean-Philippe Guilbault17 septembre 20164 min

Même si l’engouement entourant l’application qui a fait fureur cet été semble déjà s’essouffler, plusieurs domaines pourront certainement exploiter le gain en popularité de la technologie qui a permis de capturer Pikachu dans le jardin du voisin.

Lancée récemment par l’entreprise Niantic, Pokémon Go utilise la réalité augmentée pour faire virtuellement apparaître les créatures imaginées par le japonais Satoshi Tajiri dans le monde réel. En fait, il s’agit d’utiliser la captation faite par un appareil photo, comme celui sur un téléphone intelligent, et d’y superposer lesdites créatures numériques. « Dans la réalité augmentée, il y a les deux mondes en même temps : celui en ligne et celui hors-ligne, explique la professeure et directrice du Groupe de recherche sur les pratiques de jeu et la communication dans les espaces numériques de l’UQAM, Maude Bonenfant. Ce sont donc deux univers de sens à interpréter en même temps. »

Pour la professeure titulaire du département des sciences géomatiques — soit l’étude des connaissances et technologies liées à la géographie — à l’Université Laval, Sylvie Daniel, le lancement de Pokémon Go n’est que le début pour la technologie de la réalité augmentée. Elle donne en exemple un partenariat qu’elle a réalisé il y a trois ans avec le cégep de Sainte-Foy pour l’enseignement de théories sur l’électromagnétisme. « Pour les étudiants, parler de particules et de champs c’était complètement abstrait, illustre la professeure. Nous on l’a présenté à l’aide de la réalité augmentée. Donc ils voyaient physiquement devant eux la propagation des particules. »

Sylvie Daniel explique également que dans les facultés de médecine, la technologie de la réalité augmentée devient extrêmement intéressante pour faire pratiquer les futurs chirurgiens sur des modèles projetés où leurs actions provoquent des résultats virtuels en temps réel.

Maude Bonenfant abonde dans le même sens que Sylvie Daniel. « C’est un mode éducatif très efficace, remarque-t-elle. Au lieu d’avoir de longs discours ou des cours magistraux, on fait faire aux étudiants des actions pour ensuite faire un retour sur leur expérience. Et vu que c’est ancré dans ce qu’ils ont vécu, et aussi dans leur comportement, ils sont plus à même de faire une autoréflexion. »

La professeure à l’UQAM surenchérit en ajoutant le marketing comme avenue potentielle au développement de la réalité augmentée. « Un des enjeux de la publicité, c’est l’attention, souligne Maude Bonenfant. Il n’y a rien de tel qu’une activité ludique pour qu’on soit complètement concentré et attentif. »

Au lieu d’aller ramasser des Pokémon, vous pourriez très bien ramasser des hamburgers McDonald’s  Maude Bonenfant, directrice du Groupe de recherche sur les pratiques de jeu et la communication dans les espaces numériques de l’UQAM

Philosophie et sécurité

Les deux professeures soulèvent toutefois deux enjeux auxquels la réalité augmentée devra faire face si la technologie se déploie plus largement au sein du grand public. « C’est vraiment pousser la réflexion très loin, mais il peut y avoir une perte justement de la conscience de la vraie réalité », soulève Sylvie Daniel. Or, la professeure est parfaitement consciente qu’il s’agit là d’un enjeu encore très hypothétique, mais il faudra à son avis s’y intéresser au fur et à mesure que les gens passeront plus de temps avec cette technologie.

Pour Maude Bonenfant, qui est aussi codirectrice du Groupe de recherche sur l’information et la surveillance au quotidien (GRISQ), Pokémon Go aura mis la lumière sur le manque d’éducation des consommateurs à propos de la protection de leur vie privée. « On accepte les conditions d’utilisation sans les lire et on accepte le partage à des tiers, déplore-t-elle. Il y a donc une commercialisation des données personnelles. […] Nous, ce que l’on voit de cette boîte noire, c’est des belles applications colorées, ludiques, amusantes, gratuites. » De nombreux adeptes de Pokémon Go, devant la lenteur de la création d’un profil unique à l’application, ont notamment lié leur compte Google en fournissant ainsi toutes les informations captées par l’utilisation de leur téléphone. Il ne s’agit que de l’un des exemples du manque de prudence dont peuvent faire preuve les utilisateurs de cette nouvelle technologie. Sans compter que la géolocalisation en temps réel, fondement technologique de Pokémon Go, peut devenir problématique si l’on tient à un minimum de vie privée.

La chercheuse milite d’ailleurs pour une réglementation et un encadrement par les gouvernements de ce nouveau marché des données personnelles. « Ce n’est pas les compagnies qui vont réclamer un encadrement », rappelle-t-elle.

Pokémon Go sera peut-être reléguée aux oubliettes, mais la technologie derrière l’application n’a certainement pas livré tous ses secrets.

Photos: Catherine Legault

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