À la uneCultureLe corps avant tout le reste

Avatar Véronique Sénécal22 février 20164 min

Dans une ultime tentative de l’émancipation du corps à travers un texte, Alix Mouysset présentait, le 13 février, son mémoire-création inspiré de l’écriture fragmentaire et elliptique d’Heiner Müller et de son oeuvre Rivage à l’abandon Matériau- Médée Paysage avec Argonautes. Du théâtre corporel à son plus naturel.

Étonnée devant son incompréhension de la pièce de théâtre de l’auteur allemand, Alix Mouysset a analysé ce qu’elle a éprouvé. «La première fois que j’ai lu Paysage avec Argonautes, la troisième partie du texte de Müller, je n’ai rien compris, malgré tous les états physiques particuliers que j’avais ressentis», raconte-t-elle. Entre courbatures et souffles coupés, son corps avait saisi le sens de l’ouvrage plus rapidement que sa tête.

Son immense désir de comprendre ces sensations l’a motivée à faire des recherches sur l’histoire de cette pièce de théâtre. «Le texte est le monologue d’un individu qui est dans une quête d’identité, car il a perdu ce qu’il était, explique-t-elle. Un paysage se dessine, devient de plus en plus apocalyptique et vient l’engloutir.» Selon la comédienne et étudiante de 25 ans, ce texte a rejoint sa vision du théâtre, qui est moins systématique et plus «quelque chose qui s’intègre comme une parole». Elle en a finalement fait une inspiration pour son projet de maîtrise, une représentation physique d’une pièce de théâtre.

Interprétations variables

Trois comédiens se partagent la scène et le monologue de Devenir paysage. Chaque membre du trio éprouve diverses émotions fortes qui sont, au final, réellement vécues et poussées à l’extrême pour qu’elles teintent leurs voix. «C’est une partition dans son ensemble avec trois voies différentes. S’ils sont fatigués et si la motivation est présente ou l’est moins, ça donne toujours un résultat différent», indique l’étudiante. Les laboratoires et explorations du mémoire ont débuté dès juin pour bien espacer les répétitions et éviter que ce soit intensif et forcé pour les comédiens. L’artiste misait sur les traces laissées à long terme sur leur mémoire corporelle et intellectuelle pour que leurs interprétations soient le plus naturelles possible.

Confiante, Alix Mouysset n’a toutefois pas la prétention de croire que son mémoire-créateur est novateur et encore moins de penser qu’il sera bien accueilli par le public. Le texte violent, presque inaccessible, renvoie à des émotions intenses. «Un de mes comédiens se fait presque vomir sur scène, raconte-t-elle. C’est excessivement demandant émotionnellement et physiquement. Les spectateurs verront ce qu’ils ont envie de voir et d’interpréter.»

Soutien considérable

Basée avant tout sur une recherche, la création de l’étudiante comporte des lacunes qui auraient probablement été retirées si le projet n’avait pas été réalisé pour sa maîtrise. Elle «a joué le jeu» et a mis de côté des «choix plus imagés» afin de répondre au plus grand nombre de questions qu’elle avait sur son projet. Sa fixation de s’imposer un cadre et de ne jamais s’en extirper pour répondre à ses nombreuses interrogations l’a conduite dans un processus de recherche unique et enrichissant.

Comme Alix Mouysset, plusieurs étudiants en théâtre qui préparent un mémoire désirent suivre leurs intuitions et avoir la latitude de commettre des erreurs, mais toujours en ayant l’appui de leurs établissements scolaires. Elle considère que les budgets réduits dans le milieu culturel, les subventions difficiles à obtenir et le temps limité pour «monter un show» ajoutent une difficulté.

La troisième et dernière présentation de Devenir Paysage avait lieu le samedi 13 février, dans l’enceinte de l’UQAM, au Studio-d’essai Claude-Gauvreau. Accepté ou non, son mémoire lui a permis de suivre son intuition et de vivre une expérience profitable pour la suite de sa carrière.

Photo : Patrice Tremblay

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