À la uneCulturePelléas et Mélisande | Une sombre réussite

Avatar Veronique de Petrillo24 janvier 20163 min

Pour sa première incursion sur les planches du Théâtre du Nouveau Monde (TNM), le metteur en scène Christian Lapointe reste fidèle à l’univers symboliste de Maurice Maeterlinck, jouant entre le profane et le sacré pour faire émerger le sens de l’œuvre, tout en ancrant son drame dans le «ici maintenant».

L’histoire est celle du prince Golaud (Marc Béland) qui épousera cette douce Mélisande (Sophie Desmarais) aux allures de créature enchantée, après l’avoir trouvée, perdue et malheureuse, dans une forêt dense. Or, dès son arrivée au château, Mélisande ne tarde pas à tomber sous le charme du vif Pelléas (Éric Robidoux), frère de Golaud; et ce dernier ne reste pas non plus indifférent aux charmes de la belle. Cette relation amoureuse impossible ne manque pas de faire grandir la jalousie du pompeux Golaud qui le mènera à tuer son frère et à laisser sa dulcinée morte de tristesse.

La cité fictive d’Allemonde est transposée dans un Moyen Âge illustré par de minutieuses maquettes (un château et ses remparts, une forêt, un ruisseau, des oiseaux) projetées en noir et blanc sur un dispositif composé de deux écrans mobiles. Les visages secoués de Pelléas et de Mélisande se rejoignent, filmés en gros plan sur l’un des écrans au moment où les comédiens se trouvent aux deux extrémités de la scène. Le tout permet de toucher à la relation intime, mais coupable, entre les deux personnages. Ces procédés cinématographiques, élaborés en collaboration avec Lionel Arnould, rappellent l’idée de l’acteur-marionnette, de la statue de cire, de cet acteur non-vivant que Maeterlinck tenait à mettre en scène au fil de sa vie.

La plus grande force de la mise en scène de Christian Lapointe réside dans sa tentative de moderniser Maeterlinck. Cela s’observe précisément dans le dialogue entre Golaud et Pelléas, explorant une grotte obscure, où les personnages échangent non seulement leurs répliques, mais aussi leurs échos à répétition. Puis, la scène est rejouée, mais cette fois sans le quatrième mur. Les spectateurs font face à deux animateurs de talk show qui récitent leur texte; l’intérieur de l’enceinte du TNM, cette grotte obscure, étant projeté derrière eux. Les comédiens risquent même quelques: «Il y règne une odeur mortelle ici…» Allusion poignante à la désuétude de cette institution théâtrale ou simple profanation du texte de Maeterlinck?

Bref, la mise en scène de Lapointe est brillamment chargée de façon à ce que le spectateur soit obligé de passer d’une appréciation cérébrale de la représentation à une appréciation par l’entremise des sens. Une proposition théâtrale réfléchie, stimulante et qui nous fait certainement réaliser que Christian Lapointe est capable de faire du grand théâtre, peu importe les moyens qu’il a à sa disposition.

Pelléas et Mélisande est présenté au Théâtre du Nouveau Monde jusqu’au 6 février prochain.

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