UQAMAlerte rose

Avatar Marc Fortin5 janvier 20154 min

Alors que la bataille contre le harcèlement a fait grand bruit à l’UQAM, le Montréal Campus a numérisé trois de ses anciens articles portant sur la problématique. Ce dossier, datant de 1993, vise à présenter une perspective historique sur la question du harcèlement. Les articles Alerte Rose, La brigade et la loi et Le recteur à la rescousse ont été publiés il y a 21 ans.   

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Les yeux masqués à la Zorro, le visage peint en blanc et tout de rose vêtues, les membres de la nouvelle milice de l’UQAM, la Brigade rose, traquent les harceleurs sexuels. Comment? Tout simplement en occupant de façon muette et non violente les lieux où se trouve le coupable. La méthode ne plaît pas à tout le monde.

Mise sur pied par des étudiantes de l’Université, la Brigade se donne la mission que la direction n’a pas su relever. C’est ce qu’affirme Julie Leblanc, chef de ce tribunal populaire. «Nous sommes tannées de l’inaction de l’administration de l’Université et du manque de moyens mis à notre disposition.»

La Brigade rose prévoit entrer en action dès septembre prochain, si la direction de l’Université lève l’interdit qui pèse actuellement sur son mécanisme d’intervention. En effet, les autorités de l’UQAM ont annoncé, le 23 février dernier, qu’elles ne toléreront pas que la Brigade perturbe le déroulement d’un cours. La situation n’est pas donc pas aussi rose qu’elle en a l’air…

Combat de mots

Quelle est la valeur des actions d’un tel mouvement? Quelles sont ses implications sociales et juridiques? «L’heure n’est certainement pas venue où les femmes n’ont plus besoin de s’organiser entre elles. Mais on n’a plus besoin du radicalisme qui a fait la marque du discours féministe des années 70», soutient Francine Pelletier, journaliste et ex-rédactrice en chef du magazine La vie en rose. Autres temps, autres mœurs.

«Il faut que les hommes et les femmes se rapprochent», poursuit-elle, ajoutant qu’un mouvement comme la Brigade nourrit l’esprit de ghetto et entretient cette méfiance systématique entre les deux sexes. «Jusqu’à ce que les hommes se mettent à dénoncer ce que les femmes dénoncent, rien ne bougera», laisse-t-elle tomber.

Des cours à la cour?

Autre son de clocher du côté d’Elaine Teofelovici, directrice générale du Centre des femmes de Montréal. Pour elle, la Brigade rose s’inscrit dans un vaste mouvement où les citoyens veulent se réapproprier certaines responsabilités qu’ils ont données à des instances publiques. «La Brigade est un symptôme de l’inefficacité des appareils existants. Ce n’est pas seulement le problème de l’UQAM, c’est un problème généralisé. Le “fonctionnarisme” sert mal la cause des citoyens. Le fait que les étudiantes combattent elles-mêmes la violence faite aux femmes, c’est fantastique! Cela va à l’encontre de l’apathie qui caractérise les grandes villes, du genre Il-faut-se-mêler-de-ce-qui-nous-regarde.»

Légalement, la Brigade rose s’expose à de possibles poursuites. Tel est du moins l’avis de Lucie Lemonde, professeure au département de Sciences juridiques à l’UQAM. «La Brigade rose dénonce publiquement les coupables, sans preuve légale. Elle rend elle-même justice et risque de devoir faire face à des accusations d’atteinte à la réputation. C’est presque un geste de désobéissance civile, mais c’est un choix politique que font les membres de la Brigade.»

«Ces femmes veulent que s’arrête le harcèlement sexuel et le résultat risque d’être bon, car l’effet dissuasif est très fort, explique Anne-Marie Pons, psychothérapeute. Pour le harceleur, une telle action cause une blessure narcissique. Son égo en prend un coup. Il reste que ce n’est certes pas une thérapie.» La dénonciation publique est-elle une méthode efficace ou risque-t-elle d’attiser la discorde? «Difficile à prévoir, explique Anne-Marie Pons, puisque chaque individu est différent. Certains vont avoir assez peur qu’ils ne recommenceront plus. D’autres prendront peut-être conscience de leur problème, première étape d’une éventuelle thérapie, tandis que pour des individus plus fragiles, qui se sentiraient agressés ou persécutés par les femmes, il y a effectivement risques d’escalade.»

Des profs réservés

Du côté des professeurs et des chargés de cours, plusieurs ont émis des réserves face à l’éventualité de voir leurs locaux de classe investis par cette milice. Si le geste devenait répétitif, les professeurs pourraient carrément refuser à la Brigade l’accès à leurs classes. C’est d’ailleurs leur droit le plus strict. L’exercice de cette prérogative risque d’être d’autant plus populaire que, selon les statistiques fournies par les universités montréalaises, de plus en plus de professeurs font l’objet de plaintes. C’est du moins le cas des universités Concordia et McGill où plus de 35 pourcent des plaintes concernent les professeurs.

La Brigade rose défiera-t-elle les directives des autorités? Son action aura-t-elle les résultats escomptés? Difficile de dire mais, déjà, le seul fait d’en parler est un pas dans la bonne direction.

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